Les investissements ferroviaires doivent favoriser l’émergence d’une industrie nationale

Le vaste programme d’investissements ferroviaires du Vietnam ouvre une occasion stratégique de développer une industrie nationale, de renforcer les capacités de fabrication et de maîtriser les technologies, tout en réduisant la dépendance aux équipements et à l’expertise étrangers.

Des passagers montent à bord ou descendent d’un train sur la ligne 1 du métro de Hô Chi Minh-Ville (Bến Thành – Suối Tiên). Photo : VNA
Des passagers montent à bord ou descendent d’un train sur la ligne 1 du métro de Hô Chi Minh-Ville (Bến Thành – Suối Tiên). Photo : VNA



Hanoï, 1er novembre (VNA) – Alors que le Vietnam s’apprête à investir des dizaines de milliards de dollars dans un ambitieux réseau ferroviaire, une perspective bien plus large se dessine au-delà de la construction des infrastructures : celle de bâtir une véritable industrie ferroviaire nationale. Le principal défi consistera toutefois à transformer cet investissement sans précédent en capacités durables dans les domaines de la fabrication, de l’ingénierie, des technologies et de la maintenance.

Au cœur de ce programme figure la ligne ferroviaire à grande vitesse Nord-Sud, longue de 1 541 kilomètres et dont le coût d’investissement initial est estimé à plus de 1,7 quadrillion de dongs (67 milliards de dollars). Conçue pour atteindre une vitesse de 350 km/h, cette ligne devrait entrer en construction en décembre 2027, avec un achèvement de l’essentiel des travaux prévu d’ici à 2035.

Associé aux réseaux ferroviaires urbains de Hanoï et de Hô Chi Minh-Ville, ainsi qu’à d’autres lignes reliant les principaux pôles économiques du pays, ce programme devrait générer une demande considérable en acier, matériel roulant, systèmes de signalisation, équipements électriques et services techniques.

Selon les estimations de l’Agence de l’industrie, relevant du ministère de l’Industrie et du Commerce, le marché vietnamien des produits et services liés au secteur ferroviaire pourrait dépasser 2,3 quadrillions de dongs (90 milliards de dollars) d’ici à 2050. Au-delà du développement des infrastructures de transport, ce secteur pourrait avoir des retombées économiques plus larges en stimulant la croissance des industries connexes.

Le Vietnam entend tirer parti de cette demande pour développer son réseau de fournisseurs nationaux et renforcer ses capacités de fabrication et d’ingénierie, tout en réduisant sa dépendance à l’égard des équipements importés et de l’expertise étrangère.

Le 7 octobre, le vice-Premier ministre Pham Gia Tuc a signé un document demandant de préparer une étude de préfaisabilité portant sur la création d’un complexe industriel ferroviaire. Celui-ci pourrait accueillir des activités de fabrication, d’assemblage, de réparation et d’essai d’équipements ferroviaires, ainsi que des activités de formation de la main-d’œuvre.

Les premières initiatives

Selon Le Van Duong, directeur du Département des sciences, des technologies, de l’environnement et des matériaux de construction du ministère de la Construction, les entreprises doivent occuper une place centrale dans les efforts visant à accroître la part des produits fabriqués localement et à développer l’industrie ferroviaire nationale.

Plusieurs entreprises vietnamiennes ont déjà commencé à investir dans des capacités susceptibles de soutenir ce programme. Le groupe sidérurgique Hoa Phat a ainsi investi plus de 10 000 milliards de dongs (390 millions de dollars) dans une usine de production de rails et d’aciers spéciaux implantée dans la zone économique de Dung Quat, avec une capacité annuelle prévue de 700 000 tonnes.

Le constructeur automobile THACO développe la production nationale de matériel ferroviaire dans le cadre d’une coopération avec le groupe sud-coréen Hyundai Rotem. Celle-ci porte notamment sur des projets concernant 162 locomotives et véhicules ferroviaires, ainsi que sur le transfert de technologies et la localisation de la production. Parallèlement, l’entreprise développe à Hô Chi Minh-Ville un complexe industriel de 320 hectares consacré au secteur ferroviaire et à la mécanique générale.

Selon Lê Dang Khoa, directeur général de Pontech, cabinet de conseil spécialisé dans la conception structurelle d’infrastructures ferroviaires et de transport, le Vietnam dispose d’une occasion majeure : non seulement étendre son réseau ferroviaire, mais aussi mettre en place un écosystème national de fabrication de matériel ferroviaire et de services d’ingénierie associés.

L’enjeu ne réside pas uniquement dans l’ampleur des investissements, mais aussi dans la constitution d’un portefeuille de projets continu, permettant aux entreprises nationales de développer progressivement leurs capacités.

D’après Lê Dang Khoa, les politiques gouvernementales et les mécanismes de soutien existants doivent se concrétiser par des plans clairs et une répartition précise des domaines d’intervention pour chaque projet. Ces conditions donneraient aux entreprises la confiance nécessaire pour investir à long terme dans la formation de leur personnel, la recherche et le développement de compétences spécialisées en ingénierie.

Toutefois, Duong Nhu Hung, doyen de la faculté de gestion industrielle de l’Université polytechnique de Hô Chi Minh-Ville, met en garde contre une politique de localisation de la production menée à tout prix.

Selon lui, le Vietnam devrait se concentrer sur les secteurs dans lesquels les entreprises nationales sont en mesure de développer des avantages concurrentiels durables, plutôt que d’imposer des exigences rigides en matière de contenu local pour des produits qui ne peuvent pas encore être fabriqués efficacement dans le pays.

Relever les défis

Le programme ferroviaire nécessitera également un développement considérable des ressources humaines techniques du pays.

Le ministère de la Construction estime que la seule ligne ferroviaire à grande vitesse Nord-Sud pourrait mobiliser environ 254 400 travailleurs d’ici à 2035, dont près de 73 600 entre 2025 et 2030. Le Vietnam devrait ainsi former au moins 35 000 nouveaux travailleurs entre 2025 et 2030, puis 70 000 supplémentaires entre 2031 et 2035, sans compter les besoins de reconversion des personnels déjà employés dans le secteur ferroviaire.

Les besoins ne concerneront pas uniquement les ouvriers du bâtiment, mais aussi les ingénieurs en génie civil et géotechnique, les spécialistes de l’électricité et de l’automatisation, les experts en signalisation, les ingénieurs spécialisés dans le matériel roulant, les techniciens de maintenance et les professionnels des données ferroviaires.

Certains établissements d’enseignement ont déjà commencé à se préparer à ces besoins.

L’Université des transports de Hô Chi Minh-Ville a inscrit plus de 400 étudiants dans des programmes liés aux chemins de fer à grande vitesse et aux réseaux ferroviaires urbains. Elle développe également un programme de formation complémentaire destiné à 40 étudiants, afin de répondre aux besoins des entreprises.

De son côté, l’Université des technologies des transports a formé 76 étudiants aux métiers liés au ferroviaire à grande vitesse.

La Compagnie générale des chemins de fer du Vietnam (Vietnam Railways) a organisé des formations réunissant environ 180 participants, en coopération avec des instituts ferroviaires chinois. Elle collabore également avec la Korea Railroad Corporation (KORAIL) au renforcement des compétences de la main-d’œuvre.

Bjorn Koslowski, représentant de la Chambre de commerce et d’industrie allemande au Vietnam, a souligné la nécessité d’anticiper dès à présent les besoins en personnel, notamment en ingénieurs, spécialistes techniques et agents de maintenance.

Les contraintes de financement doivent également être prises en compte. Selon Nguyen Tien Thinh, directeur adjoint de l’Autorité ferroviaire du Vietnam, le pays devra mobiliser environ un milliard de dollars par an pour son secteur ferroviaire au cours de la prochaine décennie.

Si les financements publics resteront prépondérants, des ressources supplémentaires devront être mobilisées auprès des autorités locales, des investisseurs privés et des partenaires internationaux.

Le gouvernement a mis en place, à travers la loi révisée sur les chemins de fer, des mécanismes spécifiques visant à accélérer les projets ferroviaires, à attirer les investissements et à soutenir le développement des compétences. Ce texte établit un cadre réglementaire couvrant notamment la planification, la gestion foncière, la sélection des investisseurs et le transfert de technologies.

Toutefois, les entreprises ont besoin d’une meilleure visibilité sur la demande à long terme, au-delà de la première vague de grands projets.

Des commandes publiques et d’autres mécanismes garantissant un marché prévisible sont indispensables pour les inciter à investir dans les équipements, les lignes de production et la formation de leur personnel.

Nguyen Tien Thinh a également insisté sur l’importance du choix des technologies et de l’élaboration de spécifications techniques garantissant l’interopérabilité des systèmes. Celles-ci doivent permettre des adaptations ultérieures et éviter tout « verrouillage technologique » à mesure que les systèmes évoluent.

Selon Duong Nhu Hung, les questions liées au transfert de technologies et au partage des risques entre l’État et les entreprises doivent être prises en compte dès le départ, afin de limiter les dépassements de coûts, les retards et les inefficacités.

Les contrats conclus avec des partenaires internationaux devraient ainsi comporter des exigences précises en matière de transfert de technologies et de formation, tout en offrant aux entreprises nationales des possibilités de fabriquer des composants et de fournir des services de maintenance et de réparation.

Le renforcement des liens entre les entreprises, les universités et les instituts de recherche sera essentiel pour stimuler l’innovation et consolider les capacités nationales. En définitive, la réussite des ambitions ferroviaires du Vietnam ne se mesurera pas seulement au nombre de kilomètres de voies construites ou à la vitesse des trains, mais aussi aux capacités industrielles développées dans le pays. Si ces investissements permettent de former une main-d’œuvre qualifiée, de faire émerger des fabricants compétitifs et de développer une expertise technique nationale, le programme ferroviaire pourrait laisser un héritage qui dépassera largement la seule construction des infrastructures. - VNA

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