Hanoï (VNA) – L'intelligence artificielle (IA) représente pour le Vietnam un levier majeur pour accroître sa productivité, transformer son économie et soutenir une croissance durable. Toutefois, ses retombées ne sont pas automatiques. En l'absence d'infrastructures, de données, de ressources humaines et d'un cadre institutionnel adaptés, cette technologie pourrait également accroître le chômage, les inégalités, les risques en matière de sécurité et la dépendance technologique.
Alors que le Vietnam vise une croissance élevée sur la période 2026-2030, la modernisation de ses moteurs économiques devient une priorité. L'IA intervient à un moment charnière, en s'imposant progressivement dans la quasi-totalité des activités de production, de commerce et de gestion.
Selon le Docteur Hô Duc Thang, membre de la Commission de la culture et de l'éducation de l'Assemblée nationale, le cœur d'une croissance à deux chiffres réside dans la productivité, à savoir générer plus de valeur avec une même quantité de ressources, un domaine où l'IA excelle.
À l'échelle macroéconomique, une étude du Pr-Dr Trân Tho Dat établit trois scénarios d'impact de l'IA sur le PIB vietnamien. D'ici à 2030, elle pourrait générer un supplément de croissance de 0,72 point de pourcentage dans le scénario de référence, de 1,29 point dans le scénario d'accélération et de 2,05 points dans le scénario de rupture. À l'horizon 2045, ces contributions atteindraient respectivement 1,92 point, 3,05 points et 4 points de croissance par an.
L'étude identifie quatre secteurs clés : les technologies de l'information et de la communication, les services financiers et bancaires, les sciences et technologies, ainsi que l'industrie manufacturière. Représentant environ 37% du PIB, ces domaines pourraient générer plus de la moitié des retombées globales de l’IA. Une stratégie adaptée favoriserait ainsi la transition vers un modèle de croissance fondé sur la productivité et l'innovation.
L'adoption de l'IA ne se traduit toutefois pas automatiquement par des gains de productivité, notamment lorsqu'on prend en compte les coûts de déploiement et d'exploitation, souligne le Dr Nguyen Dinh Truc, directeur de l'Institut d'économie du Vietnam et du monde. La création de valeur n'intervient que lorsque cette technologie est pleinement intégrée aux processus de production, appuyée sur des données fiables et mise en œuvre par une main-d'œuvre qualifiée.
Sur le plan de l'emploi, l'IA ne remplace pas uniquement des emplois, mais transforme leur répartition. Selon le Docteur Ho Duc Thang, les jeunes arrivant sur le marché du travail pourraient être les plus exposés, car ils occupent souvent des postes liés à la collecte d'informations, à la rédaction de rapports, à la programmation de base ou au soutien administratif.
À l'inverse, les personnes disposant d'une solide expérience sont généralement mieux placées pour exploiter efficacement ces outils. Cette évolution risque ainsi d'accentuer les écarts entre travailleurs qualifiés et moins qualifiés, ainsi qu'entre grandes entreprises disposant de données importantes et petites entreprises ayant un accès plus limité aux technologies.
Les infrastructures constituent également un défi majeur. Le développement de grands modèles d'IA exige d'importantes capacités de calcul ainsi qu'une consommation élevée d'électricité, dépassant les moyens de la plupart des entreprises vietnamiennes. Une dépendance excessive à l'égard d'infrastructures étrangères pourrait accroître les risques liés aux coûts, à l'accès aux services et à la souveraineté technologique. À l'inverse, chercher à développer l'ensemble des technologies de base exclusivement avec les ressources nationales risquerait d'entraîner une dispersion des investissements.
Les données sont au cœur du développement de l'IA, mais elles constituent également une source importante de risques. Des données incomplètes ou déséquilibrées peuvent conduire les systèmes d'IA à reproduire, voire à renforcer, certaines inégalités existantes.
Les spécialistes mettent également en garde contre les fraudes utilisant de fausses images ou de faux enregistrements sonores, les atteintes à la vie privée, les cyberattaques et la diffusion de fausses informations. Ils estiment que les objectifs de croissance doivent donc être accompagnés d'exigences de sécurité, de transparence et de responsabilité.
Les travaux du Pr-Dr Trân Tho Dat montrent que, durant la période 2025-2035, la rapidité de diffusion des technologies aura davantage d'impact que leur efficacité intrinsèque. Accélérer de deux ans le déploiement de l'IA produirait ainsi un effet supérieur à une amélioration de 30 % de ses performances. La période 2026-2028 apparaît donc comme une fenêtre stratégique décisive.
Pour optimiser ses ressources, le Vietnam devra concentrer ses investissements sur des projets concrets, mesurables et à fort impact, en priorité dans les secteurs stratégiques identifiés. L'État sera appelé à jouer un rôle moteur en développant des infrastructures mutualisées, en mettant en place un cadre de gouvernance des données et en soutenant les entreprises technologiques grâce à des fonds d'investissement et à des incitations fiscales.
Au-delà des technologies, le facteur humain restera déterminant. La formation devra non seulement développer les compétences en IA, mais aussi renforcer l'esprit critique, la capacité à vérifier les informations et le sens des responsabilités. Pour le Vietnam, l'enjeu sera d'accélérer l'adoption de l'IA tout en veillant à ce que l'humain demeure au cœur des décisions et de leur contrôle. -VNA