Le directeur national de la Banque asiatique de développement (BAD) au Vietnam estime que l’économie vietnamienne continuera d’enregistrer une croissance soutenue, mais qu’elle devra renforcer sa résilience et sa capacité d’innovation afin d’éviter le piège du revenu intermédiaire.
Tout en maintenant une appréciation positive sur les perspectives économiques du Vietnam après une croissance du PIB de 8,18 % au cours du premier semestre 2026, la Banque asiatique de développement (BAD) considère que les incertitudes et les évolutions de l’économie mondiale imposent au pays la nécessité urgente de renforcer sa résilience et de transformer son modèle de croissance.
Dans un entretien accordé à la presse, Shantanu Chakraborty, directeur national de la BAD au Vietnam, analyse les principaux moteurs de la croissance, les obstacles qu’il convient de lever pour éviter le piège du revenu intermédiaire, ainsi que les priorités de soutien de la BAD destinées à aider le Vietnam à concrétiser son objectif de devenir un pays à revenu élevé d’ici 2045.
Maintenir la croissance tout en renforçant la résilience de l’économie
– Comment la BAD évalue-t-elle les perspectives économiques du Vietnam pour la période 2026-2027 ? Quels sont les principaux moteurs de croissance et les risques majeurs auxquels l’économie doit prêter attention dans un contexte mondial toujours marqué par de nombreuses incertitudes ?
Shantanu Chakraborty : L’évaluation globale de la BAD concernant les perspectives économiques du Vietnam demeure positive. Les données du premier semestre montrent que l’économie a enregistré une forte croissance, avec un PIB en hausse de 8,18 %. Les principaux moteurs de cette performance sont la production industrielle, les exportations, les investissements directs étrangers (IDE), l’investissement public, le secteur des services et la consommation intérieure. Ces éléments témoignent à la fois de la résilience de l’économie et du maintien de sa dynamique de croissance.
Cependant, les risques extérieurs se sont accentués. En raison de son degré d’ouverture commerciale très élevé, les évolutions des droits de douane, des barrières commerciales, des prix de l’énergie, des taux de change ainsi que de la demande des principaux marchés peuvent avoir un impact direct sur les exportations, la production et l’investissement au Vietnam. Le fait que les importations progressent plus rapidement que les exportations indique également une expansion de l’activité manufacturière, mais révèle en même temps la dépendance persistante de l’économie à l’égard des matières premières importées.
Par conséquent, au cours de la période 2026-2027, le Vietnam devra non seulement maintenir son rythme de croissance, mais aussi renforcer la résilience de son économie en préservant la stabilité macroéconomique, en diversifiant ses marchés d’exportation, en développant les industries de soutien et en améliorant la productivité afin de soutenir une croissance durable à long terme.
- Selon l'ADB, que doit faire le Vietnam pour maintenir une croissance élevée, éviter le piège du revenu intermédiaire et développer de nouveaux moteurs de croissance issus de secteurs technologiques stratégiques tels que l'IA, les semi-conducteurs ou les drones (UAV) ?
Shantanu Chakraborty : Pour éviter de tomber dans le piège du revenu intermédiaire, le Vietnam doit passer d'un modèle de croissance principalement fondé sur le capital d'investissement, une main-d'œuvre à faible coût et les IDE à un modèle basé sur une productivité plus élevée, des ressources humaines qualifiées, l'innovation et un secteur économique privé national plus dynamique. Les secteurs à fort potentiel comme les semi-conducteurs, l'intelligence artificielle (IA), les drones (UAV), les technologies numériques et les industries vertes peuvent jouer un rôle crucial dans cette transition.
Néanmoins, les seuls incitations à l'investissement ne suffiront pas. Ces secteurs exigent des fondations solides, notamment une main-d'œuvre hautement qualifiée, des infrastructures numériques modernes, un approvisionnement énergétique stable, des mécanismes efficaces de protection de la propriété intellectuelle, des normes internationales, des capacités de recherche appliquée et un écosystème d'entreprises locales suffisamment compétitif.
La croissance doit également devenir plus inclusive. Les gains de productivité doivent se traduire par des revenus plus élevés pour les ménages, des emplois de meilleure qualité et davantage d'opportunités pour les petites et moyennes entreprises.
Pour y parvenir, le Vietnam doit poursuivre ses investissements dans le développement des compétences et le recyclage professionnel de sa main-d'œuvre ; renforcer les synergies entre les entreprises nationales et les entreprises à capital étranger (IDE), tout en améliorant l'accès aux financements, aux technologies et aux marchés.
Les réformes doivent être mises en œuvre de manière concrète et produire des résultats mesurables
– Comment la BAD évalue-t-elle le processus de réforme engagé récemment par le Vietnam ? Quels sont les principaux obstacles qu’il reste à lever pour atteindre l’objectif de devenir un pays à revenu élevé d’ici 2045 ?
Shantanu Chakraborty : Au cours des dernières années, le Vietnam a mis en œuvre de nombreuses réformes importantes, notamment dans les domaines de l’administration publique, de la décentralisation, de l’amélioration de l’environnement des affaires et de la définition de nouveaux moteurs de croissance. Ces évolutions constituent des signaux positifs pour les perspectives économiques du pays à moyen et à long terme.
Cependant, pour devenir un pays à revenu élevé d’ici 2045, le Vietnam devra encore résoudre plusieurs goulets d’étranglement majeurs.
Les principaux défis consistent à améliorer l’efficacité de la mise en œuvre des politiques publiques, à simplifier les procédures d’investissement, à faciliter l’accès au foncier, à accélérer le développement des infrastructures, à garantir un approvisionnement énergétique stable, à renforcer la qualité de la logistique, à améliorer les compétences de la main-d’œuvre, à approfondir le développement des marchés de capitaux et à stimuler l’innovation.
La productivité des entreprises nationales demeure relativement faible, tandis que les liens entre les entreprises à capitaux étrangers et les entreprises vietnamiennes restent encore insuffisamment développés.
Les réformes stratégiques et les résolutions politiques ne peuvent produire des résultats tangibles que si elles sont mises en œuvre de manière cohérente, accompagnées d’indicateurs mesurables et de mécanismes de responsabilisation clairement définis. Le Vietnam a choisi la bonne orientation de développement ; le défi consiste désormais à transformer cette vision en améliorations concrètes bénéficiant aux entreprises, aux travailleurs et aux investisseurs.
Développer le secteur privé pour renforcer son intégration dans les chaînes de valeur
– Selon la BAD, quelles politiques le Vietnam devrait-il privilégier afin de renforcer la compétitivité du secteur privé tout en valorisant davantage les investissements directs étrangers (IDE) ?
Shantanu Chakraborty : L’objectif ne doit pas être interprété comme une réduction du rôle des IDE. Ceux-ci demeurent un moteur essentiel de la croissance économique, des exportations, du transfert de technologies et de la création d’emplois. Le principal défi du Vietnam consiste plutôt à renforcer les capacités du secteur privé national afin que les entreprises vietnamiennes puissent mieux tirer parti des retombées des IDE et s’intégrer plus profondément aux chaînes de valeur.
Les priorités comprennent l’amélioration de l’environnement des affaires, la réduction des coûts de conformité réglementaire, un meilleur accès au foncier et aux financements de long terme, le renforcement de la gouvernance d’entreprise, le soutien à la transformation numérique, la promotion de l’innovation technologique et l’accompagnement des entreprises dans leur mise en conformité avec les normes internationales.
Les entreprises nationales doivent également bénéficier d’un soutien accru pour participer aux industries de soutien, à la logistique, aux services techniques et aux chaînes d’approvisionnement des groupes multinationaux.
Par ailleurs, la poursuite du développement des marchés de capitaux revêt une importance particulière afin d’élargir l’accès aux financements à long terme et de réduire la dépendance des entreprises au crédit bancaire. Un secteur privé national plus solide et plus compétitif contribuera à une croissance économique plus durable, plus inclusive et plus résiliente face aux chocs extérieurs.
Mobiliser les financements verts et les investissements privés pour des infrastructures de qualité
– Au cours des prochaines années, quels seront les domaines prioritaires de soutien de la BAD afin de favoriser une croissance rapide, durable et une hausse de la productivité de l’économie vietnamienne ?
Shantanu Chakraborty : La BAD continuera d’accompagner le Vietnam dans les secteurs ayant le plus fort impact sur la croissance à long terme et la résilience économique.
Les principales priorités comprennent les infrastructures durables, les transports et la logistique, le développement urbain, la gestion des ressources en eau, la transition énergétique, la modernisation des réseaux électriques, l’adaptation au changement climatique, la santé, le développement des compétences, le développement du secteur privé et l’amélioration de la qualité des investissements publics.
Au cours des prochaines années, un axe majeur consistera à aider le Vietnam à améliorer la qualité de la préparation et de l’exécution des projets.
Pour maintenir une croissance élevée, le pays n’a pas seulement besoin d’un plus grand nombre de projets ; il a surtout besoin d’investissements de meilleure qualité, pouvant être mis en œuvre efficacement, générer de forts effets d’entraînement sur l’économie et attirer davantage de capitaux privés.
La BAD peut également soutenir le Vietnam à travers des financements, une assistance technique, des conseils en matière de politiques publiques, la garantie du respect des normes environnementales et sociales, ainsi que des mécanismes de mobilisation des financements verts et climatiques. L’objectif est d’aider le Vietnam à maintenir une croissance soutenue tout en veillant à ce qu’elle soit durable, inclusive et compatible avec ses engagements climatiques.
– Comment la BAD peut-elle aider le Vietnam à mobiliser davantage de capitaux privés, de financements verts et à renforcer sa capacité d’absorption des investissements destinés aux infrastructures, à la transition énergétique et à la lutte contre le changement climatique ?
Shantanu Chakraborty : Le Vietnam fait face à des besoins considérables de financement pour le développement des infrastructures, la transition énergétique et l’adaptation au changement climatique. Bien que les financements publics et l’aide publique au développement (APD) continuent de jouer un rôle important, ils ne suffiront pas à eux seuls à couvrir ces besoins. C’est pourquoi la mobilisation des investissements privés, des financements verts et des financements climatiques est essentielle.
La BAD peut accompagner le Vietnam à différentes étapes, notamment dans la préparation des projets, la structuration financière, l’évaluation des risques, la mise en place de mécanismes de partage des risques, le développement de partenariats public-privé (PPP), le respect des normes environnementales et sociales, ainsi que l’accès aux financements climatiques.
La BAD peut également contribuer à rendre les projets « bancables », c’est-à-dire dotés d’un cadre juridique clair, de flux de revenus viables, d’un profil de risque transparent et d’un impact sur le développement suffisamment attractif pour les investisseurs et les institutions financières.
Les obstacles actuels ne se limitent pas à un manque de capitaux. Ils incluent également un nombre insuffisant de projets correctement préparés, des processus de préparation trop longs, des capacités de mise en œuvre inégales, des mécanismes de partage des risques encore imprécis et un marché des capitaux à long terme insuffisamment développé.
Ce sont autant de domaines dans lesquels la BAD peut apporter un soutien concret et efficace. -VietnamPlus