Pour assurer un développement durable, les villages de métiers traditionnels du Vietnam doivent placer les artisans au cœur de la chaîne de valeur, tandis que les communautés locales doivent être les premières bénéficiaires des activités touristiques.
Quatre villages de métiers de Hanoï – le village de la céramique de Bat Trang, le village de la soie de Van Phuc, le village de Chuyen My et le village de sculpture sur bois de Son Dong – ont récemment été intégrés au Réseau mondial des villes créatives de l'artisanat du Conseil mondial de l'artisanat (World Crafts Council - WCC). Cette reconnaissance contribue à affirmer la place des villages de métiers de la capitale vietnamienne sur la carte culturelle internationale et ouvre de nouvelles perspectives pour un développement durable du patrimoine vietnamien.
Dans les faits, ces patrimoines artisanaux continuent toutefois de faire face à de nombreux défis et cherchent encore la réponse à une question essentielle : comment préserver les valeurs culturelles traditionnelles tout en développant une économie touristique durable autour des villages de métiers ?
Identifier les potentialités et les défis
Avec plus de 1.350 villages de métiers et villages pratiquant un artisanat traditionnel, Hanoï dispose d'un atout exceptionnel que peu de capitales dans le monde peuvent revendiquer. Cette richesse constitue une ressource culturelle précieuse qui forge l'identité du tourisme de la capitale, à l'heure où de nombreuses localités misent sur le développement du tourisme culturel.
Les métiers artisanaux de Hanoï ont démontré leur remarquable capacité de résilience. Ils associent savoir-faire technique, richesse culturelle et créativité, tout en s'adaptant aux mécanismes de l'économie de marché.
Selon Nguyen Tien Dat, vice-président de l'Association du tourisme de Hanoï, si les monuments historiques et les musées conservent les valeurs historiques et culturelles derrière leurs murs, les villages de métiers de la capitale peuvent, eux, être considérés comme de véritables « musées vivants », où le patrimoine demeure pleinement intégré à la vie quotidienne, préservé et transmis à travers le travail des artisans et des communautés locales.
C'est précisément cette dimension vivante qui séduit les visiteurs étrangers, notamment les touristes occidentaux.
« Aujourd'hui, les visiteurs souhaitent participer directement à la création des produits. Ils veulent modeler eux-mêmes une pièce de céramique à Bat Trang, s'initier au tissage de la soie à Van Phuc ou encore écouter les récits sur l'histoire des villages et des hommes et des femmes qui ont préservé ces savoir-faire de génération en génération. Ce sont ces expériences authentiques et ces histoires profondément humaines qui créent une véritable valeur ajoutée », explique Nguyen Tien Dat.
Les spécialistes du tourisme s'accordent à reconnaître que ce que les voyageurs retiennent désormais d'un séjour ou d'une immersion dans la culture vietnamienne dépasse largement la simple visite : ils repartent avec des souvenirs, des émotions et une compréhension plus profonde des territoires où ils ont partagé le quotidien des habitants.
Malgré ces perspectives encourageantes, de nombreux villages de métiers sont confrontés à une réalité préoccupante : les jeunes générations se détournent progressivement des métiers traditionnels, tandis que les artisans, toujours profondément attachés à leur profession, avancent en âge.
Nguyen Thi Thuy Huong, vice-présidente du Comité populaire de la commune de Chuyen My (Hanoï), s'inquiète du risque de pénurie de relève et d'interruption de la transmission des savoir-faire si des solutions adaptées ne sont pas rapidement mises en œuvre.
Par ailleurs, seuls quelques villages de métiers disposent aujourd'hui d'un véritable écosystème touristique, comprenant des parkings adaptés, des sanitaires conformes aux normes, ainsi que des artisans capables de présenter avec talent l'histoire et les valeurs culturelles de leur métier, comme c'est le cas à Bat Trang ou à Van Phuc.
Dans la plupart des autres villages, les habitants restent essentiellement concentrés sur la production artisanale, sans véritable stratégie d'accueil des visiteurs.
Cette insuffisance des infrastructures et des services empêche encore le tourisme des villages de métiers de franchir un nouveau cap. Le secteur demeure prisonnier d'un cercle vicieux : faute de visiteurs, les autorités locales hésitent à investir ; mais sans investissements structurés, les conditions nécessaires à l'accueil des touristes ne sont pas réunies.
Nombre de villages de métiers de Hanoï, comme d'ailleurs dans l'ensemble du pays, ressemblent ainsi à des « pierres précieuses brutes » qui n'ont pas encore été pleinement mises en valeur.
Pour devenir des destinations animées et attractives, ces villages ne peuvent pas compter uniquement sur le talent de leurs artisans. Ils doivent également proposer des espaces d'expérimentation, une offre gastronomique de qualité, des hébergements chez l'habitant, des cafés et d'autres services permettant de prolonger le séjour des visiteurs.
Les responsables de la commune de Chuyen My estiment également que les capacités de nombreuses entreprises artisanales locales demeurent limitées en matière de création de marques, de conception de produits, de transformation numérique et d'accès aux marchés internationaux. Ces insuffisances réduisent la compétitivité des produits artisanaux vietnamiens face aux produits similaires proposés sur les marchés internationaux.
Des solutions inspirées d'expériences réussies à l'étranger
De nombreux pays asiatiques ont réussi à transformer leurs villages de métiers traditionnels en destinations culturelles et touristiques de premier plan, tout en générant une valeur économique durable au bénéfice des communautés locales. Ces expériences constituent autant de modèles dont Hanoï, mais aussi les autres provinces et villes du Vietnam, peuvent s'inspirer.
Nguyen Tien Dat cite notamment l'exemple du Japon, où les villages de métiers se distinguent par leur capacité à raconter l'histoire de leurs produits. Dans les villages spécialisés dans la céramique, le cuir ou l'orfèvrerie, les visiteurs ne se contentent pas d'acheter des objets artisanaux : ils participent directement au processus de fabrication aux côtés des artisans et découvrent l'histoire du village et de son savoir-faire. Cette expérience immersive permet aux produits artisanaux d'acquérir une valeur ajoutée considérable.
Il souligne également que le gouvernement japonais met en œuvre de nombreuses politiques de soutien en faveur des artisans, leur permettant d'exercer leur métier dans de bonnes conditions et d'assurer la transmission de leurs savoir-faire aux générations futures.
En Chine, plusieurs villages de métiers renommés, notamment dans les provinces du Yunnan et du Guizhou, ont été développés sous la forme de véritables complexes touristiques. Ils proposent un écosystème complet de services comprenant restaurants, hébergements chez l'habitant, spectacles culturels et activités expérientielles destinées aux visiteurs. Cette approche permet de prolonger la durée des séjours, d'accroître les dépenses touristiques et de faire des villages de métiers des destinations particulièrement attractives.
La République de Corée offre, quant à elle, un exemple réussi de combinaison entre les techniques artisanales traditionnelles et le design contemporain. Grâce au cinéma et aux différentes actions de communication, les produits issus des villages de métiers bénéficient d'une large promotion, ce qui leur permet de conquérir les marchés internationaux tout en renforçant leur image de marque.
« Hanoï peut tout à fait s'inspirer de ces modèles, mais sans les reproduire mécaniquement. L'essentiel est d'élaborer une stratégie adaptée aux spécificités de chaque village de métiers, en investissant progressivement et en valorisant les atouts locaux afin de préserver le patrimoine tout en créant une dynamique de développement touristique durable », souligne Nguyen Tien Dat.
Toutefois, les dirigeants de plusieurs entreprises de voyages estiment que, pour devenir de véritables destinations touristiques professionnelles, les villages de métiers traditionnels du Vietnam doivent placer les artisans — gardiens et créateurs des valeurs fondamentales de ces patrimoines — au cœur de la chaîne de valeur, tandis que les communautés locales doivent être les premières bénéficiaires des retombées du tourisme.
Les circuits d'expérience doivent ainsi permettre aux artisans de raconter eux-mêmes l'histoire de leur métier, de faire la démonstration de leur savoir-faire, d'initier les visiteurs aux techniques artisanales et de commercialiser leurs créations à une valeur supérieure. Selon eux, c'est cette approche qui constitue la voie la plus durable pour assurer le développement du tourisme dans les villages de métiers.
Dans le contexte de la mise en œuvre de la Résolution n°57-NQ/TW du Bureau politique, adoptée le 22 décembre 2024 sur les percées en matière de développement des sciences, des technologies, de l'innovation et de la transformation numérique nationale, la vice-présidente du Comité populaire de la commune de Chuyen My souligne que la transformation numérique ne permet pas seulement d'élargir les débouchés commerciaux. Elle constitue également un outil efficace pour renforcer la notoriété des villages de métiers et numériser les connaissances ainsi que les techniques artisanales afin d'en assurer la transmission aux générations futures.
La transformation numérique offre ainsi aux villages de nouvelles possibilités de développer un tourisme intelligent, permettant aux visiteurs d'accéder plus facilement aux informations et de vivre des expériences plus interactives.
Elle insiste toutefois sur le fait que la transformation numérique doit être considérée comme un instrument destiné à valoriser et à diffuser les valeurs fondamentales des villages de métiers, sans jamais se substituer au patrimoine traditionnel ni au savoir-faire humain qui en constitue l'essence.
Lorsque les habitants bénéficient de revenus stables, éprouvent de la fierté pour leur métier et prennent conscience des opportunités offertes par la valorisation de leur patrimoine culturel, celui-ci se perpétue naturellement grâce au dynamisme même de la communauté.
Ainsi, si les villages de métiers vietnamiens parvenaient à tirer pleinement parti de ces leviers, ils pourraient assurer une croissance plus durable, renforcer leur compétitivité et approfondir leur intégration sur la scène internationale. -VietnamPlus