Le Kèn Bâu, l’âme des Hauts plateaux du Centre

Dans la commune de Tu Tra, district de Don Duong, province de Lâm Dông, sur les Hauts plateaux du Centre, Mme Ma Tham est connue comme le loup blanc. Une paysanne d’ethnie Chu Ru, de 39 ans, qui joue à la perfection du Rokel (ou Kèn Bâu, littéralement orgue à bouche-calebasse).
Dans la commune de Tu Tra,district de Don Duong, province de Lâm Dông, sur les Hauts plateaux duCentre, Mme Ma Tham est connue comme le loup blanc. Une paysanned’ethnie Chu Ru, de 39 ans, qui joue à la perfection du Rokel (ou KènBâu, littéralement orgue à bouche-calebasse).

Le Tây Nguyênest une vaste contrée montagneuse au sol basaltique où les chemins sontcouverts de poussière rouge. Ici et là apparaissent un groupe d’enfantsbabillant sur le chemin à l’école, des femmes portant un bébé ou unehotte sur le dos allant au champ… Les gens d’ici vont pieds et tête nus,de manière candide, indifférents au rythme de vie moderne qui prévautlà-bas, dans la plaine. «Ma Tham ?
C’est la meilleure des joueurs deRokel», affirment-ils.

Les sonatines du Kèn Bâu

Lamaison de Ma Tham se trouve au milieu du village de Ma Danh. Elle estla fille aînée de Ha Sen, «Artiste du Peuple» renommé pour les Kèn Bâuqu’il fabrique lui-même et ses «sonatines». L’arrivée imprévue devisiteurs ne l’étonne guère. Avec un sourire, Ma Tham va chercher sonRokel puis le met en bouche. S’élèvent alors des mélodies aux rythmestrès nuancés très captivantes. Des airs lents et chagrins comme lachanson Con Soc (Écureuil) racontant la vie d’un orphelin vivant seuldans la forêt, pafois des airs tendres et doux comme la berceuse RyouAnah, ou encore des airs suaves et séduisants comme la chanson d’amourGiao duyên, des airs joyeux et tumultueux d’une cérémonie de mariage,des airs tristes d’adieu à un mort… «Notre Kèn Bâu reflète toutes lesnuances de la vie : joie, tristesse, amour, haine», déclare fièrement MaTham.

Initiée au Kèn Bâu dès l’âge de 13 ans, Ma Tham a vitemontré des prédispositions pour la musique. «Les Chu Ru ont un abondantrépertoire de chansons folkloriques qui se transmettent oralement. Rienn’est écrit. Il faut écouter attentivement les airs, les retenir, puisles imiter le plus exactement possible», confie-t-elle.
Laconversation enthousiaste est soudain interrompue. Ma Tham jette unregard vers un vieil homme en train de franchir le pas de la porte, etle présente avec un brin d’orgueil : «C’est Ha Sen, mon père. Il est leseul au village à pouvoir fabriquer le Rokel».

Bien que d’unair austère, l’homme de 65 ans se montre sociable et accueillant. Aprèsles civilités d’usage, il aborde tout de suite son sujet préféré : laconfection du Kèn Bâu.

Interprète de l’âme des Chu Ru

«Il y a toute une série d’étapes à suivre», explique-t-il. Il fautavant tout choisir une calebasse bien mûre, ronde et d’une dimensionappropriée. Le fruit à l’écorce épaisse sera enfoui dans la boue jusqu’àce que sa chair intérieure soit décomposée. Ensuite le pédoncule seracoupé pour faire un trou par lequel on lavera l’intérieur du fruit avecde l’eau du ruisseau. La calebasse bien propre sera séchée au soleil,avant d’être trempée dans de l’eau bouillante infusée avec certainessortes de feuilles amères spécifiques. Un «remède de grand-mère» quipermettra de la rendre plus solide et résistante aux termites. Encore unmois plein pour parfaire la conservation de la calebasse en l’enfumantau-dessus du foyer de la cuisine. Une fois qu’elle aura pris une bellecouleur rouge-brun, elle sera exposée à la rosée pendant quelques nuits.Alors elle sera prête à être taillée en «boîte acoustique».

Vient l’étape très importante de l’ajout des tuyaux. Il faut choisir sixpetits tubes de bambou de longueur et de diamètre différents, chacunétant lié à une languette en inox de 2 cm de long. Ils sont ensuiteintroduits dans six trous percés en deux rangs sur la «boîteacoustique». «Les quatre tuyaux du rang supérieur font le do, le ré, lemi et le fa, alors que les deux du rang inférieur ne font que le sol. Ily manque deux notes, le la et le si», explique le vieil artiste. Qu’àcela ne tienne ! L’important, c’est que l’instrument soit en pleinemesure d’interpréter l’âme des montagnards Chu Ru. Très expérimenté dansla fabrication du Kèn Bâu, Ha Sen avoue qu’il doit le rajuster àmaintes reprises avant qu’il ne donne des sons parfaits.

Comme le destin lui a confié la mission sacrée de préserver laquintessence de la culture des Chu Ru, Ha Sen éprouve une passioninfinie pour ce travail manuel très pointilleux. On trouve en lui nonseulement de la dextérité et de l’assiduité, mais encore une créativitéet un sens de l’esthétique. Naturellement, il s’est taillé depuis dixans une réputation qui dépasse largement les limites de son village.Dans son atelier rudimentaire sont sortis d’innombrables Rokel nonseulement pour les Chu Ru mais aussi pour d’autres ethnies de toute laprovince de Lâm Dông, ainsi que des provinces voisines comme Dak Lak,Dak Nông et Ninh Thuân.

Le Kèn Bâu peut se jouer en solo,mais aussi accompagné de gongs et d’autres instruments traditionnels. Latradition des Chu Ru veut que la couple Rokel-gong (instrument demusique du Tây Nguyên reconnu par l’UNESCO comme patrimoine culturelimmatériel de l’Humanité - Ndlr) soit comme le Ying et le Yang,c’est-à-dire à la fois opposition et complémentarité. Une seuledifférence : alors que le gong n’est joué que lors des fêtes et descérémonies rituelles, le Rokel intervient dans toutes les occasions dela vie, bonnes ou mauvaises. - AVI

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