Hanoi (VNA) – Ces derniers temps, au cœur du vieux quartier de Hanoi, de nombreux monuments, espaces de métiers traditionnels, maisons anciennes et centres culturels évoluent progressivement d’une logique de simple exposition statique vers de véritables espaces de narration patrimoniale.
Les mémoires des métiers, l’excellence artisanale et les modes de vie y sont réinterprétés à travers le prisme de l’expérience, de la créativité et de l’économie culturelle.
Faire entrer le patrimoine dans la vie contemporaine
Le Comité de gestion du lac Hoàn Kiêm et du vieux quartier de Hanoi, en coordination avec plusieurs unités spécialisées, a récemment lancé le projet « L’espace narratif de la maison communale Kim Ngân », située au 42-44, rue Hang Bac. Il s’agit d’une expérimentation majeure dans le processus d’harmonisation du langage de conception, des valeurs culturelles et des modes de gestion des monuments selon l’approche du « patrimoine vivant ».
Classée monument national d’architecture et d’art, la maison communale Kim Ngân est un symbole spirituel de la corporation des orfèvres de Thang Long. À travers les siècles, elle a conservé sa structure architecturale traditionnelle ainsi qu’un riche système de décors sculptés profondément marqués par l’identité du métier. Lieu de culte des ancêtres fondateurs de la profession, elle fut aussi un centre de vie corporative, de frappe de l’argent, de change monétaire et de transmission de l’éthique professionnelle.
Le cœur du projet réside dans la construction d’un langage visuel unifié, fondé sur les motifs propres au monument. Des figures de la hau (créatures mythiques protectrices), animaux mythiques, motifs floraux aux lignes de la gravure sur argent, l’équipe a mené un travail de recherche, de numérisation, d’analyse et de réinterprétation afin de créer un système graphique cohérent, déployé dans les espaces d’exposition, la signalétique, les objets et les produits culturels.
L’espace est organisé selon le plan traditionnel en forme de «Cong» (工), propre à l’architecture cultuelle vietnamienne, retraçant le parcours de perfectionnement du métier d’orfèvre de Thang Long. Passé le portail, le visiteur franchit le « seuil du métier », dédié à l’apprentissage fondamental. Vient ensuite l’espace d’expérimentation créative, où de grandes œuvres graphiques racontent l’entrée dans la profession et le chemin de l’installation.
Au niveau le plus profond se trouve l’espace « Maîtrise de l’Art », qui honore l’excellence artisanale à travers des œuvres de haut niveau et la reconstitution du rituel d’intégration à la corporation. Les expositions s’accompagnent d’activités immersives : fonte de l’argent, change de monnaies anciennes, gravure, fabrication artisanale… permettant au public de « toucher » le métier et de comprendre la valeur de la notion de l’art, du savoir-faire.
Des espaces vivants et multisensoriels
Parallèlement, le Centre culturel et artistique au 22, rue Hang Buôm, développe sa propre approche du patrimoine. On y découvre des broderies sur feuilles de bodhi, la céramique vietnamienne, le thé vietnamien et les plantes médicinales traditionnelles, intégrés dans une expérience multisensorielle. Des ateliers de dessin, d’impression et de broderie sur feuilles de bodhi, de préparation du thé, de peinture sur céramique ou de fabrication de remèdes naturels transforment le patrimoine en pratique vivante, invitant à ralentir, comprendre les métiers et repartir avec des souvenirs personnels.
Dès les premiers jours d’expérimentation, un groupe d’artistes contemporains s’est engagé avec enthousiasme. Après un échange approfondi sur l’esprit de mise en valeur du patrimoine, les peintres Vu Thuy Mai, Trân Cuong et plusieurs jeunes artistes ont choisi des œuvres adaptées et les ont eux-mêmes installées sur les murs anciens, créant un « espace de mémoire » du vieux quartier. Lors des ouvertures au public, artistes et artisans deviennent eux-mêmes conteurs, partageant thé, récits et émotions avec les visiteurs vietnamiens et internationaux, insufflant une véritable respiration humaine au patrimoine.
La nécessité d’élever le niveau du récit
De la maison communale Kim Ngân au Centre culturel du 22 Hàng Buôm, en passant par d’autres sites en cours d’étude, le vieux quartier voit émerger un réseau d’espaces narratifs du patrimoine. Harmonisés dans leur langage visuel, leurs récits culturels et leurs modes de fonctionnement, ces lieux peuvent devenir l’axe central du tourisme culturel et créatif de la capitale.
Selon le peintre Nguyên Manh Duc, conseiller en contenus pour plusieurs espaces culturels du quartier, la difficulté majeure ne réside pas dans la création de lieux esthétiques, mais dans la capacité à leur insuffler une âme et un rythme de vie. Au-delà des objets, il faut des personnes, des métiers, et des récits quotidiens patiemment nourris. Le visiteur ne se contente plus de regarder : il écoute, apprend, expérimente et repart avec une envie de revenir.
L’implication directe des artistes, artisans et praticiens dans ces espaces empêche le patrimoine de se figer. Lorsqu’ils travaillent sur place, dialoguent et transmettent, le patrimoine devient un flux vivant. Préserver, c’est maintenir ce flux, donner à chacun une place et une voix, afin que le patrimoine devienne une ressource immatérielle pour un développement urbain durable.
Nguyên Duc Binh, chercheur et président du Club des maisons communales vietnamiennes, souligne que chaque lieu porte une mémoire professionnelle, un mode de vie, un destin lié au vieux quartier à travers les générations, et que ces histoires doivent être racontées avec un langage approprié. Pour le Docteur Trân Doan Lam, il faut considérer le patrimoine comme un processus en cours, racontant non seulement le passé, mais aussi le présent.
Selon Ngô Thi Thuy Duong, directrice du Comité de gestion du lac Hoàn Kiêm et du vieux quartier, ces initiatives sont encourageantes, mais les défis restent nombreux. Les monuments pluricentenaires exigent une extrême prudence dans toute intervention. Sans compréhension approfondie de la structure, des matériaux et des limites de résistance, des actions pourtant bien intentionnées peuvent altérer l’esprit originel du patrimoine. D’où la nécessité d’un processus de coopération étroit entre gestionnaires de sites, chercheurs, architectes de conservation, artistes et organisations sociales, afin d’ouvrir ces espaces de manière sûre, durable et créative, tout en respectant les valeurs fondamentales héritées.
Pour les spécialistes, la clé de la vitalité du patrimoine réside dans la qualité du récit : raconter avec ce qui existe et ce qui se vit aujourd’hui, à travers l’espace, les personnes, les expériences et les produits concrets. Lorsque le récit est profond, sincère et novateur, le patrimoine continue de rayonner et devient un moteur essentiel du développement urbain créatif et durable. – NDEL/VNA