Hanoï (VNA) – Porté par l’ambition d’atteindre une croissance à deux chiffres et de rejoindre le groupe des pays développés à l’horizon 2045, le Vietnam est appelé à engager sans délai une transformation en profondeur de son modèle de développement, plaçant l’innovation, la science et la technologie au cœur de sa trajectoire économique.
Malgré des performances macroéconomiques globalement positives en 2025, les autorités reconnaissent que les fondements de la croissance demeurent fragiles. Lors de la conférence nationale consacrée au bilan de l’action gouvernementale et au déploiement des priorités pour 2026, le secrétaire général du Parti, Tô Lâm, a mis en évidence plusieurs contraintes structurelles persistantes. La croissance reste largement tirée par l’augmentation des intrants, notamment l’investissement et l’exploitation foncière, tandis que la productivité du travail, la productivité globale des facteurs (PGF) et la valeur ajoutée technologique progressent à un rythme insuffisant.
Pour de nombreux économistes, cette réalité rend la transition vers un nouveau modèle de croissance non seulement urgente, mais décisive pour l’avenir du pays. Trân Dinh Thiên, ancien directeur de l’Institut vietnamien de l’économie, estime que si le Vietnam affiche un taux de croissance relativement élevé, celui-ci demeure peu soutenable. « La structure économique révèle encore de nombreuses vulnérabilités, et la dynamique de croissance dépend excessivement du secteur à capitaux étrangers », observe-t-il.
L’examen des trois moteurs traditionnels – investissement, consommation et exportations – fait apparaître des déséquilibres persistants. Si l’investissement public et le crédit bancaire ont été renforcés, l’investissement privé peine toujours à s’affirmer. La demande intérieure, pour sa part, reste atone, comme en témoigne la faible progression des ventes au détail en termes réels, traduisant un affaiblissement du pouvoir d’achat des ménages.
Les exportations, bien qu’en hausse globale, demeurent marquées par une forte asymétrie entre les entreprises nationales et celles à capitaux étrangers (IDE). À plusieurs reprises, les exportations du secteur IDE ont enregistré des progressions proches de 30 %, tandis que celles du secteur domestique reculaient sensiblement, confirmant la participation encore limitée des entreprises vietnamiennes aux chaînes de valeur mondiales.
Les experts mettent également en garde contre une dépendance prolongée au modèle du travail à bas coût. « Miser durablement sur une main-d’œuvre bon marché constituerait une impasse », prévient Trân Dinh Thiên, appelant à une transition vers une économie du savoir, où la créativité humaine s’articule étroitement avec l’intelligence artificielle et les technologies de pointe.
Selon Trân Hoang Ngân, député et économiste, la transformation du modèle de croissance a été amorcée il y a plus d’une décennie à travers la restructuration de l’économie et la réforme des entreprises publiques. Toutefois, dans la pratique, la croissance demeure largement soutenue par l’investissement public et le crédit bancaire. « L’entrée dans une nouvelle ère rend cette transformation plus impérieuse que jamais », souligne-t-il.
Pour Nguyên Si Dung, ancien vice-président du Bureau de l’Assemblée nationale, le Vietnam se trouve aujourd’hui à un moment charnière, marqué par une transition simultanée de ses moteurs de croissance. Les leviers traditionnels restent indispensables, mais doivent désormais évoluer vers davantage d’efficacité, de valeur ajoutée et de résilience face aux chocs externes.
Dans ce contexte, le Comité central du Parti a défini un nouveau modèle de croissance reposant sur la science, la technologie, l’innovation et la transformation numérique. Le secteur privé, qu’il s’agisse des entreprises nationales ou à capitaux étrangers, est appelé à devenir le moteur central de l’économie, sous l’orientation stratégique et régulatrice de l’État.
L’innovation est ainsi identifiée comme un levier permettant de « franchir les obstacles du développement », tandis que la transformation numérique offrirait au Vietnam la possibilité de réduire l’écart avec les économies avancées. Les données et l’intelligence artificielle sont appelées à devenir de véritables actifs nationaux.
Les spécialistes soulignent par ailleurs le rôle déterminant de l’éducation. « Sans percée décisive dans l’éducation et la formation, toute stratégie de croissance fondée sur l’innovation resterait théorique », insiste Nguyên Si Dung, plaidant pour le développement d’une main-d’œuvre hautement qualifiée, condition sine qua non de l’économie numérique et de la transition verte.
La réussite du nouveau modèle de croissance passe également par l’édification d’un État facilitateur, capable d’accompagner et de stimuler les initiatives du secteur privé. Trân Dinh Thiên rappelle que les grandes avancées économiques du Vietnam, notamment depuis le Renouveau de 1986, ont été rendues possibles par des réformes audacieuses libérant les forces productives.
Les experts appellent à lever les goulets d’étranglement institutionnels, à développer des marchés fonciers et financiers transparents, et à garantir un accès équitable au capital, afin de créer un environnement concurrentiel sain, propice à l’émergence d’entreprises privées solides et innovantes.
Pour Nguyên Si Dung, la mise en œuvre effective du nouveau modèle exigera des réformes institutionnelles profondes, une réallocation des ressources budgétaires en faveur de l’éducation et de la recherche, ainsi que la construction d’un écosystème national de l’innovation.
À la croisée des mutations technologiques, économiques et géopolitiques mondiales, le Vietnam se trouve aujourd’hui face à un choix stratégique majeur : engager une transformation structurelle pour accélérer son développement ou risquer l’érosion progressive de ses acquis. Pour les décideurs comme pour les experts, l’innovation s’impose désormais comme la clé de ce tournant historique. – VNA