Propos sur le sel

Avec des milliers de kilomètres de côtes et son climat ensoleillé, le Vietnam dispose de grands atouts pour développer la production de sel. Sa langue abonde en termes, expressions et chansons aux connotat
Propos sur le sel ảnh 1La production de sel dépend beaucoup des conditions météorologiques. Photo: VNA

Hanoi (VNA) - Avec des milliers de kilomètres de côtes et son climat ensoleillé, le Vietnam dispose de grands atouts pour développer la production de sel. Sa langue abonde en termes, expressions et chansons aux connotations salées.

Mon cœur se serre à chaque fois que je croise, dans l’étroite impasse où j’habite, une jeune fille, sans doute une faubourienne, qui pousse une bicyclette chargée de sel en criant: "Ai mua muôi ra mua" (Qui veut acheter du sel). C’est que le prix du sel aujourd’hui très bas, la course d’une journée en ville lui rapporte juste de quoi vivre.

Élément primordial pour l’alimentation

Je pense au temps du maquis pendant la première guerre de résistance, quand parfois nous souffrions d’une pénurie atroce de sel, encerclés dans la jungle du Viêt Bac. Le sel devenait alors un élément primordial pour l’alimentation. Bien des combattants étaient affectés par de graves troubles organiques, faute d’avoir la vingtaine de grammes de sel quotidien nécessaire. Il nous était même arrivé, pour tromper notre soif de sel, de consommer de la cendre de bambou brûlé.

Le sel était principalement le produit de troc entre gens du delta et gens des hauteurs. À l’instar de toutes les cultures du monde, il revêt un caractère symbolique, riche dans la culture vietnamienne.

L’inconscient de l’homme est hanté par le sel. Le premier germe de vie humaine n’était-il pas issu de la mer dont l’eau contient la même proportion de sel que le sang de l’homme?

Le sel symbolise avant tout l’amitié, l’amour, la solidarité, l’hospitalité et la force des liens sociaux. Le fait de partager cet aliment indispensable n’est-il pas la preuve de notre fidélité à la vie? Dans l’ancienne Grèce, chez les peuples juif et arabe, le sel représentait l’amitié, l’hospitalité et le respect des promesses. Homère évoquait souvent le caractère sacré du sel, très utilisé pour les rites de sacrifice.

Le sel se dissout dans l’eau. De même, d’après la croyance hindoue, le Moi individuel se dissout dans le Moi universel.

Le sel a une autre caractéristique. Il représente l’indestructible. Les sémites mangent ensemble le pain avec le sel pour manifester la pérennité d’une amitié ou la solidité d’un engagement. Selon un proverbe français: "Ils ne mangeront pas un minot de sel ensemble, ils seront bientôt brouillés".

Le sel et le gingembre constituent, selon une chanson populaire vietnamienne, un gage d’amour éternel:

"Je lève avec ma main l’assiette de sel où je tempe du gingembre
Brûlant est le gingembre, salé le sel, qu’aucun de nous deux n’oublie l’autre".
(Tay bung đia muôi châm gung,
Gung cay muôi man xin đung quên nhau).


Le se lest un excellent conservateur pour le poisson, la viande, et pour tous les aliments en général. Certaines croyances en ont fait un symbole de préservation, et même de purification. Le shintoïsme japonais consacre une cérémonie rituelle à la récolte du sel. Selon lui, les petits tas de sel placés à l’entrée de la maison, sur la margelle du puits ou sur le sol de la maison de quelqu’un qui vient de mourir, possèdent des vertus purificatrices et exorcisantes. Certains Japonais saupoudrent de sel chaque jour le seuil de leur maison, ils le font aussi après le départ d’un hôte indésirable.

Sens figuré du mot "salaison"

Plus d’une expression vietnamienne fait allusion au sens figuré du mot "salaison". Une chanson populaire rappelle à l’ordre un enfant désobéissant:

"Un poisson sans sel est gâté"
(Cá không an muôi cá uon)

Propos sur le sel ảnh 2Les côtes du Vietnam possèdent de larges potentialités à la production du sel. Photo: VNA

L’excès de sel cause une sensation brûlante. Le proverbe "Ðoi cha an man, đoi con khát nuoc" (Si le père mange salé, l’enfant souffre d’une soif insupportable) fait allusion au karma bouddhiste: les enfants doivent payer les crimes et les mauvaises actions de leurs parents.

Les blessures morales sont comparées à la brûlure causée par le sel sur la chair vive dans des expressions telles que: "Muôi đô lòng ai nây xót" (Seul celui qui a des entrailles brûlées par le sel sait ce que c’est), "Muôi mat" (avoir la figure salée = avoir très honte, accepter de faire quelque chose d’humiliant, de perdre la face, ce qui est très grave dans les cultures asiatiques en général). Par contre, la vieille expression "Bo muôi vào mat" (Jeter du sel dans les yeux) signifie choquer la vue.

Bien dosé, le sel relève les mets et, de manière imagée, met de l’ardeur à une action ou un sentiment, donne du piquant, une tournure à un propos, un récit… Les Français disent: "Le sel de la vie, le sel d’une épigramme""Une plaisanterie pleine de sel", "Cela ne manque pas de sel", etc. Les Vietnamiens disent d’une femme qui a la parole douce "man mà" (littérature: salé + sentiment) ou "man nông" (littérature: salé + ardent), d’un client qui veut acheter à tout prix "man mua" (salé + acheter), etc.

Le muôi vung (sésame grillé et salé) et le dua muôi (légume salé) sont des plats de résistance servis dans les pagodes, les bonzes s’abstenant de repas carnés (an man - manger salé). -CVN/VNA

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