Un poète se souvient du général Vo Nguyen Giap

"Ma visite chez le général légendaire s’est passée lors d’un Nouvel An lunaire il y a bien longtemps " . Article signé en mars 2012 par le poète Trân Dang Khoa sur VOVonline .

" Ma visite chez legénéral légendaire s’est passée lors d’un Nouvel An lunaire il y a bienlongtemps " . Article signé en mars 2012 par le poète Trân DangKhoa sur VOVonline .

Je suis surpris et necomprend pas comment VOVonline a pu obtenir ma photo en compagnie dugénéral Giap et l’a publiée sur ce journal très fréquenté. Plussurprenants encore me semblent les commentaires et compléments apportéspar nos lecteurs ; des sources, et des articles approfondis bien plusintéressants que mon propre texte. Au moment de l’inauguration de cetterubrique, dans un commentaire, j’ai écrit de manière sincère et non pourla forme «je soussigné Khoa, ne fais que le travail d’un serviteurétalant une natte dans la cour de la maison communale de la VOV etinvitant les « patriarches » à s’y installer pour des discussions ».

Je ne m’attendais pas à avoir autant de retour, entre celui qui a déjà52 ans d’ancienneté dans le Parti, et d’autres jeunes en plein essor.Il y a aussi ceux qui se contentent de se présenter comme « neveu » dece serviteur. Comme beaucoup souhaitaient connaître l’histoire de marencontre avec le général, la voici étalée sur la “natte” de notrerubrique.

Le célèbre poète daguestanais RasulGamzatov a pleinement raison lorsqu’il estime qu’à la façon dont on sedéplace dans ce vaste monde, on peut savoir quelle personne on est. Pasbesoin au fond de montrer ses papiers d’identité. Si l’on demande à unenation de décliner son identité, il lui suffit de présenter ses savants,écrivains, compositeurs, peintres, personnalités politiques brillantesou généraux talentueux, et l’on connaîtra son reflet.

C’est peut-être pour cette raison qu’un jour, faisant partie de ladélégation vietnamienne participant au Festival de la Jeunesse mondiale,je fus très étonné de constater qu’à notre apparition, toutl’amphithéâtre s’enflamme avec des ovations : Ho Chi Minh, Giap, Giap !Ho chi Minh, Giap, Giap ! Ho Chi Minh, c’était compréhensible. NotrePrésident était un grand leader, une personnalité culturelle célèbredans le monde. Mais Giap, Giap, qui était-ce ? Un terme étranger ? J’aidû demander autour de moi pour savoir qu’ils scandaient le nom dugénéral Vo nguyên Giap. Pour tous, ce nom familier était synonyme duViet nam, il n’était pas à traduire ou à expliquer. Ensemble avec TrânHung Dao, Nguyên Trai, Quang Trung, Nguyên Du, Ho Chi Minh, ce générallégendaire est devenu un passeport pour que notre nation entre avecfierté dans ce monde immense de l’humanité.

Voilà.Et un jour, je me retrouve face à cette légende vivante. Un vieillarddoux et généreux au teint rosé, signe de bonne santé et à la chevelurepâle comme un nuage. Il avait cette allure de génie des contes pourenfants.

- A l’occasion du Nouvel An, je voussouhaite, mon général, santé et bonheur. Je souhaite que vous ayeztoujours de la chance !

- Merci pour vos souhaits.

Dix ans plus tard, avec l’écrivain Lê Luu et le groupe decorrespondants de la revue « Lettres et arts de l’armée » j’ai rendu unenouvelle fois visite au général et écrit l’article : « Réflexions avecle camarade Van, à l’occasion des 40 ans de la victoire de Diên Biên Phuqui a clôturé la résistance contre les colonialistes français ».L’article a paru sur la revue « Lettres et arts de l’armée » au début deMai 1994. Vers la mi-mai de cette année-là, j’ai eu l’occasion d’alleraux Etats-Unis à l’invitation des écrivains américains vétérans deguerre. Souriant, le poète américain Bruce Weigl m’a dit : « J’ai luvotre article et celui de M. Luu à la bibliothèque de l’UniversitéHarvard. J’ai vu aussi la photo du général en votre compagnie et de M.Luu. Dans cette photo, j’ai constaté que le général Giap était le plusjeune, puis M. Luu… et que vous étiez le plus vieux ! »

Quand je lui ai raconté cette anecdote, le général Vo Nguyên Giap m’a souri généreusement

- Il plaisantait. Les étrangers aiment à plaisanter. La vérité est queje ne suis plus jeune et vous n’êtes pas encore vieux.

- Oui, je sais qu’il plaisantait, mais il y avait un fond de vérité.L’amour qu’on vous porte. Notre peuple, nos soldats vous aimentévidemment, mais même les adversaires que vous avez vaincu, vousrespectent beaucoup. Forcer le respect de ses adversaires, n’est paschose facile.

Le général Vo Nguyên Giap semble nepas prêter attention à cette remarque. Il sourit. Un sourire chaleureux.Depuis la rencontre précédente, d’il y a dix ans, je vois qu’il n’a paschangé. On dit qu’il est né pour lutter contre la nature. La vieillessene peut l’affecter. Un regard vif, jeune, un esprit clair et précis.En ce début de l’an lunaire, je lui demande quel est son secret pourrester toujours alerte ? D’un air complice, il me dit :

- Je n’ai aucun secret. Je fais de la gymnastique, je vis sereinement et ne pense pas trop à ma personne.

Selon sa fille, Professeur et Docteur en physique Vo Hông Anh, legénéral vit avec modération. Le matin, il se lève tôt pour faire de lagymnastique, puis se promène dans son jardin. A 7 heures 30 c’est lepetit déjeuner avec un bol de soupe et une mince tranche de pain. Audéjeuner, il consomme peu. Le soir aussi, son repas est frugal. Maischaque jour il travaille, commençant à 8 heures. Il reçoit des hôtes dupays, de l’étranger ou assiste à des colloques, se déplace suivant leprogramme élaboré par son secrétaire. Puis il lit. Il lit beaucoup.Toutes sortes de livres. Des livres touchant les domaines militaire,scientifique, sur les personnalités célèbres, des romans, de la poésie,de la critique littéraire.

Le général m’a offertquelques livres et même des articles journalistiques sur les sciences etl’économie qu’il jugeait intéressants. Il en a fait des photocopies etme les a offerts. Je suis vraiment étonné par cette soif de lire. Jecomprends pourquoi il a cet esprit vif, cette clarté. L’intelligence del’humanité réside dans les livres. Ce n’est pas par hasard qu’à laquestion de sa fille : «Quelle est la besogne que tu aimes le plus ? »Karl Marx lui répondit : « Fouiller dans les livres.»

- J’ai lu dernièrement les mémoires de M. Tra. Il écrit une phrase quim’émeut vivement : « Le général Vo Nguyên Giap est un homme quiéconomise chaque goutte de sang des soldats… »


A ces mots, le général Vo Nguyên Giap reste impassible. Son visageréflète une certaine mélancolie. Il semble comme privé de lumière.Peut-être se souvient-il d’une époque glorieuse maintenant révolue.Durant la campagne de Dien bien phu, il était commandant suprême, maisil connaissait intimement chaque compagnie. Cela veut dire que chaquechef de compagnie pouvait rapporter directement au commandant suprêmesur son unité, y compris les morts et les blessés.

Le général Vo Nguyên Giap était un homme très prudent. Avant d’engagerune bataille, il retenait avec précision les reliefs, faisait descalculs minutieux, concrets. Les troupes en déplacement, leurinstallation dans le dispositif, le bataillon, un régiment avec desarmements concrets… Tout était calculé, évalué à la minute près. Cen’était qu’après ces calculs que le général ordonnait l’attaque.

Le plus étonnant dans tout ça, c’est que ce général légendaireinvincible engageait la bataille en se souciant aussitôt du retrait.Etait-ce cela son secret pour vaincre ? Ou encore cette histoire :lorsqu’une victoire retentissante était applaudie en liesse, au QG, legénéral pleurait en silence parce qu’il avait perdu encore trop desoldats. Des fois, il se courbait, posant son visage sur son bureau enbambou pour cacher ses larmes. Ses larmes imbibaient l’oreiller enosier. C’est ça. Je me souviens des vers de Huu Thinh à l’occasion duNouvel An de l’Année du Singe :

Des fois, au retour d’une bataille
A voir des amas d’armes sans possesseurs comme des amas de baguettes et de bols en excédent
Excédent à tel point que les survivants
Ne peuvent se dire qu’ils ont eu de la chance
L’année du singe, on escompte bien de choses…

C’est pour cette raison que le général Nguyên Chuông, commandant de la29 ème armée, un des vaillants soldats du général Giap, à sa retraite,qui s’était vu offrir un terrain pour construire sa maison, a réservéune partie pour ériger un petit temple vénérant les soldats : « Vousm’avez suivi depuis des années et par malchance, vous êtes tombés sur lechamps de bataille. Vos parents étaient décédés, vous n’étiez pasencore mariés… Qui honorera votre mémoire au Nouvel An, aux premiers etquinzièmes jours des mois lunaires ? J’ai la chance d’être sain et sauf.L’armée vient de m’offrir ce terrain, alors je vous invite à revenirauprès de moi. »

Et puis ce général derecommander à ses enfants et petits-enfants de ne pas oublier de brûlerdes bâtonnets d’encens à la mémoire de ces soldats avant la sienne, sijamais il quittait ce monde.

Pour cette raisonpeut-être, lorsque j’ai proposé de lire ses mémoires, le général VoNguyên Giap a refusé. En réalité, il les a écrites ou les a lues pourqu’un autre rédige. Ce sont des mémoires sur l’Oncle Hô, sur le Parti,sur la résistance sacrée de notre peuple. En fait, c’est une étapehistorique glorieuse de la nation, de récits sur le leader, sur lescompatriotes, les combattants, sur toute la guerre révolutionnaire.Quant au général lui-même, ce que fut son sort, jusqu’ici très peu degens le connaissent vraiment.

- Ma vie n’a riend’intéressant qui puisse être écrit. Par rapport à l’Oncle Hô, auxcompatriotes, aux combattants, je ne suis qu’une petite goutte au milieud’un immense océan.

C’est ainsi que se voyait legénéral Vo Nguyên Giap : un homme très modeste. Que souhaitait-il aufond ? Si sa santé et les conditions le lui avaient permis, il auraitvoulu revenir sur les anciens champs de bataille, rendre visite auxpauvres habitants qui avaient partagé avec lui une tubercule de manioc,une couverture déchirée.

Je me souviens d’un vieillard que j’ai rencontré sur le chemin vers Muong Phang. Jovial, il m’avait dit :

- Des histoires sur le général ? Je connaissais le général. Je l’airencontré quelques fois. Cette région est son pays natal. L’annéedernière il est revenu. Il s’est adressé aux villageois en dialectelocal. Le général est notre patriarche. Sa maison est là, là…

Après quoi, le vieillard a montré du doigt la montagne de Muong Phang.Les forêts verdoyantes au milieu de l’immensité des collines dénudées. ADiên Biên Phu tout comme dans les régions avoisinantes, les forêts ontété dévastées pour beaucoup. A minuit, je vois encore des feux de forêtssur les flancs des montagnes. Ici la culture sur brûlis bât son plein.Rien ne peut l’empêcher. Le peuple a faim. Il doit détruire les forêts. Aplusieurs endroits, il n’y a plus d’arbres.

AMuong Phang, le temps retient son souffle, les forêts sont toujours bientouffues comme avant. J’ai marché sur les épaisses couches de feuillesde ces forêts, j’ai écouté le chant des oiseaux. Une cascade aux eauxlimpides et fraîches se déversait d’en haut. Aucun arbre n’avait étéabattu. Ici, les habitants ont faim et manquent de vêtements, mais ilsprennent soin de leur forêt. Ils l’ont baptisés du nom du général. C’estun temple sacré, un temple vert de la nature que les habitants ontérigé en son honneur. C’est ça le Bonheur tel qu’il le concevait : UnBonheur dont peu dans ce monde savent jouir. – VNA

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