Hanoi (VNA) – Un dixième d’un taël d’or travaillé de telle sorte de produire près de 1.000 feuilles d’or ? Une prouesse que réalisent au quotidien les artisans de Kiêu Ky, l’unique village au Vietnam à encore perpétuer les secrets de ce métier traditionnel.

Les feuilles d'or et d'argent sont d'une extrême finesse. Photo : CVN

À une vingtaine de kilomètres du centre-ville de Hanoï se trouve Kiêu Ky (district de Gia Lâm), un ancien village du delta du fleuve Rouge renommé depuis des décennies pour la fabrication de feuilles d’or et d’argent. Malgré les vicissitudes de l’histoire, ce village artisanal est parvenu à maintenir les techniques traditionnelles, transmises de génération en génération. 

En arrivant à Kiêu Ky, les visiteurs peuvent entendre de loin le son des coups de marteau qui résonnent tous les jours et dans les moindres recoins du village. Ces sons, fruits d’une étape de la production de feuilles d’or et d’argent, sont devenus la musique caractéristique de Kiêu Ky. Elle aiguise la curiosité des voyageurs venus découvrir le métier traditionnel et fait souffler un parfum de nostalgie à toutes celles et ceux qui ont quitté le village.

La fabrication de feuilles d’or et d’argent respecte de nombreuses étapes, toutes marquées par des opérations ingénieuses et minutieuses. Au total, une quarantaine sont requises pour obtenir des feuilles bien plus minces que celles de riz. Et la plupart sont faites à la main.

Les lingots d’or et d’argent sont laminés afin d’obtenir des bandes d’une extrême minceur. Celles-ci sont ensuite découpées en carrés de 1 cm² qui seront posés sur des lá quỳ de 4 cm de côté. Ces derniers sont faits à partir de papier dó, tiré d’un arbre tropical appelé rhamnoneuron. Ce papier est connu pour être utilisé notamment dans la fabrication des estampes de Dông Hô (province de Bac Ninh, Nord). Les artisans de Kiêu Ky disposent sur les feuilles de papier dóplusieurs couches d’une sorte d’encre spéciale - un mélange entre de la suie et de la gélatine de cuir de buffle - dont seuls les habitants du village détiennent les secrets de production. "Nous sélectionnons les papiers dó de la province de Bac Ninh. Ils doivent respecter les critères de qualité suivants : minceur, résistance et surface lisse", explique l’artisane Lê Thi Dâu.

Vient ensuite l’étape suivante, déterminante : le martelage. Environ 500 lá quỳcontenant des morceaux d’or ou d’argent sont superposés et emballés avec une bande de tissu bien serrée afin de les agencer correctement. Le paquet de lá quỳ est placé sur une enclume en pierre. Les artisans se munissent d’un marteau spécifique et frappent sans relâche sur cet ensemble jusqu’à ce que les morceaux d’or ou d’argent s’amincissent en remplissant, de manière parfaitement égale, la surface des lá quỳ. 
 
Les quatre cents coups
 

La fabrication de feuilles d’or et d’argent respecte de nombreuses étapes. Photo : CVN

Pour obtenir les feuilles tant recherchées, les artisans doivent donner des coups de marteau pendant une heure, soit environ 400 coups pour un paquet, sachant qu’il y a constamment des temps de vérification du travail en cours pour d’éventuels réajustements. Les coups doivent être d’une force régulière, sinon l’homogénéité des lamelles ne sera pas au rendez-vous et il faudra recommencer tout le processus. Par ailleurs, cette étape décide du ton de la lamelle, éclatant ou terne. Un artisan chevronné a la capacité de transformer un chi vàng (1/10 taël d’or, soit 3,78 g d’or) en près de 1.000 feuilles d’or d’une superficie totale de 1 m². "Le martelage est l’étape la plus délicate. Pour obtenir des produits de haute qualité, les artisans doivent être très précautionneux", souligne l’artisan Lê Van Vong.
 
La dernière étape, qui consiste à dégager la feuille d’or ou d’argent de son support, exige elle aussi beaucoup d’adresse. Les artisans mettent ensuite ces lamelles sur des coupures de papier journal. Cette étape est opérée avec la plus grande prudence pour éviter que les feuilles ne se déchirent ou se collent sur les doigts des artisans. De plus, elle est toujours réalisée en espace fermé, le moindre souffle d’air pouvant faire envoler le précieux produit et réduire à néant tout le travail accompli...
 
Les précieuses lamelles serviront ensuite à orner les sentences parallèles, les panneaux transversaux, les statues dans les pagodes, les mausolées, les temples, les palais…, les produits de Kiêu Ky étant étroitement liés à la vie spirituelle des Vietnamiens, et ce depuis des centaines d’années.
 
Transmis de génération en génération
 

La statue de Nguyên Quý Tri, le maître de ce métier. Photo : CVN

Les secrets de la production de lamelles d’or et d’argent sont perpétués par les villageois de Kiêu Ky depuis près de 300 ans. L’histoire révèle que le maître à l’origine de ce métier au Vietnam est Nguyên Quý Tri, un homme talentueux doublé d’un grand savant. Assigné par le roi Lê Canh Hung (1740-1786) d’une mission en Chine, il est parvenu, à cette occasion, à apprendre l’art de la fabrication de feuilles d’or qu’il a ensuite transmis aux habitants de Kiêu Ky. Pour montrer leur gratitude, les locaux ont édifié un autel qui lui est dédié dans la maison commune du village. Chaque année, l’anniversaire de la mort de l’ancêtre du métier est célébré au 8e mois du calendrier lunaire de manière solennelle.
 
Le métier traditionnel de Kiêu Ky n’a pas toujours été aussi florissant. Les guerres de résistance contre les envahisseurs français et américains (1945-1975) ont même bien failli lui être fatales. Il aura fallu attendre la réunification du pays en 1975 pour que la production traditionnelle connaisse une nouvelle vitalité. "Notre village bénéficie des politiques prioritaires de l’État, ce qui contribue à doper la production. Malgré la baisse des exportations, la campagne Les Vietnamiens consomment vietnamiens nous a fait le plus grand bien. C’est d’ailleurs pour cela que les produits de Kiêu Ky sont présents sur les ouvrages du Nord au Sud", confie l’artisan Lê Bá Chung.
 
Pour Lê Van Vong, la préservation du métier de l’ancêtre est cependant loin d’être garantie, tout au moins sur le long terme : "Cette question me taraude, surtout lorsqu’on voit que de plus en plus de jeunes veulent travailler pour le compte de grandes entreprises, peu importe le secteur".
 
En effet, si l’avenir du village semble assuré à brève échéance, seules des mesures adaptées et un discours fédérateur permettront de léguer ce métier élevé au rang d’art aux jeunes générations qui, à leur tour, pourront le perpétuer. – CVN/VNA