Hanoi (VNA) – Alain Ruscio est unhistorien français qui a consacré beaucoup de travail à la colonisationfrançaise en Indochine et à la guerre d’Indochine. À l’occasion du 70e anniversaire de la victoire de Diên Biên Phu, il aaccordé une interview à l’Agence vietnamienne d’information (VNA) en insistant sur ses valeursjusqu’à aujourd’hui.
En décembre 1953, le Comité central du Parti et le Président Hô Chi Minh (centre) ont décidé de lancer une bataille pour éliminer le bastion du corps expéditionnaire français à Diên Biên Phu. Photo : VNA - On penseque la victoire de Diên Biên Phu a confirmé la direction correcte et sage duParti communiste du Vietnam et du Président Hô Chi Minh, et que l’esprit degrande solidarité nationale fut le facteur décisif de la victoire du Vietnamdans cette bataille, ainsi que dans l’œuvre de défense de la Patrie. Quepensez-vous de cet avis ?
Le 2 septembre 1945, lorsque le Président Hô Chi Minh aproclamé l’indépendance du Vietnam et la naissance de la Républiquedémocratique du Vietnam, il a réussi à associer dans un même mouvementl’aspiration nationale patriotique, la volonté de se débarrasser ducolonialisme français et en même temps une aspiration sociale, qui pour luiétait incarnée par le socialisme. Il fonda pour cela la Ligue pourl’indépendance du Vietnam, rapidement appelée ViêtMinh (Front de l’indépendance pour le Vietnam, Ndlr), dirigé par les communistes, dontnotamment Hô Chi Minh, Vo Nguyên Giap, Pham Van Dông, Truong Chinh... Donc,évidemment, cela a donné une certaine direction à la lutte de libération duVietnam, ce qui n’était pas le cas dans d’autres pays, comme en Inde, enIndonésie et en Birmanie (Myanmar d'aujourd’hui).
La particularité de la lutte du Vietnam, due à la grandeintelligence politique du Président Hô Chi Minh, fut justement d’associer latotalité de la population à la lutte pour la libération nationale et en mêmetemps pour la libération sociale. C’est cela qui a fait cette spécificité. Lesdifférents gouvernements français de la IVe Républiqueet l’armée, qui au début pensaient pouvoir écraser le mouvement pourl’indépendance n’ont pas compris qu’ils avaient face à eux une très forteproportion de la population vietnamienne qui soutenait la lutte du Front Viêt Minh, personnifiée par le Président HôChi Minh. D’où les échecs de plus en plus grands, comme celui de la batailledes frontières de l’automne 1950, puis évidemment au bout de ce chemin, il yavait Diên Biên Phu.
Ce cheminement ne s’est pas fait facilement, la guerre aduré sept ans. Mais l’armée et le peuple vietnamiens avaient fait face à unearmée française, très moderne et puissante, à l’époque soutenue par lesÉtats-Unis. Il ne faut pas oublier que, vers la fin de cette guerre, lesÉtats-Unis fournissait 80% de l’aide matérielle militaire aux Français.
Le Commandement de la campagne sous la direction du général Vo Nguyên Giap planifie les stratégies de combat. Photo : VNA
Face à cela, fort heureusement, il y a eu un soutien despays socialistes, qui s’est surtout manifesté après la victoire de larévolution chinoise. Ça n’a pas été d’ailleurs un soutien sans faille, mais quia quand même compté bien-sûr. On peut pourtant affirmer que la victoire de 1954a été due essentiellement à la résistance du peuple vietnamien, guidé par laclairvoyance politique du Président Hô Chi Minh.
- À cetteépoque-là, la victoire de Diên Biên Phu a exercé une grande influence sur lemouvement de décolonisation dans le monde. Pourriez-vous nous parler de cemouvement ?
Cette guerre d’Indochine était observée par le mondeentier. La France et le Vietnam étaient bien sûr les adversaires, mais il y euttrès tôt une dimension internationale. N’oubliez pas qu’à la même époque, onavait également la guerre de Corée. L’Asie était véritablement l’endroit dumonde où les forces du socialisme et les forces du capitalisme s’affrontaient.Mais la guerre était également internationale, ne serait-ce que par lacomposition de l’armée française, qui recruta des Algériens, des Marocains, desTunisiens et des Africains. Les guérilleros, les propagandistes du Viêt Minh envoyaient régulièrement àces soldats venus des colonies des tracts, envoyaient des appels pour faireappel à la solidarité.
Dans les colonies françaises en particulier, la lutte duVietnam était observée de très près, à Madagascar, en Algérie, en Tunisie, auMaroc, en Afrique. On suivait cette guerre avec un espoir secret que l’arméefrançais serait vaincue. Et évidemment lorsque l’armée française a été vaincueà Diên Biên Phu, ça n’a pas été considéré non seulement comme une victoirevietnamienne, mais comme une victoire de tous les peuples colonisés. Ça a étéen quelque sorte une éclaircie, une ouverture de la voie vers la libérationnationale. Il ne faut pas oublier que la victoire de Diên Biên Phu date du 7mai 1954, les accords de Genève du 20 juillet 1954 et que la guerre d’Algérie acommencé le 1er novembre1954.
Ce n’est donc pas tout à faire une coïncidence, ce n’estpas un hasard. Beaucoup de colonisés se sont dit puisque les Vietnamiens l’ontfait, nous allons pouvoir entamer des luttes qui n’étaient pas toujours desluttes militaires, politiques, mais en tous cas, c’était une lueur d’espoir ettous les témoignages montrent qu’il a eu dans de nombreuses colonies françaisesune explosion de joie, alors que les français colonialistes étaient tristes.
- Il y aactuellement beaucoup de conflits dans le monde, d’après vous, les leçonstirées de la campagne de Diên Biên Phu sont-elles toujours valables dans cecontexte ?
Je pense que la force brute, la force militaire touteseule ne peut jamais l’emporter. Il faut toujours penser qu’il y a des peuplesderrière. À chaque fois, il y a le même schéma, il y a toujours une armée quipense que la force mécanique est suffisante pour vaincre et en face despopulations qui refusent cette force mécanique. Malgré tout, à un moment à unautre, il y a forcément une ouverture vers une libération. Donc, je pense queDiên Biên Phu a également cette signification historique de dire qu’un peupleuni, qu’un peuple qui refuse l’oppression trouvera toujours un moyen, peut-êtremalheureusement avec beaucoup de malheurs. Diên Biên Phu, 70 ans après, esttoujours d’actualité.
- Septdécennies se sont passées depuis et les deux pays ont connu une amitié decinquante ans, dont dix ans de partenariat stratégique. D’après vous, qu’est-ceque les deux parties doivent faire pour commémorer ensemble cet événement ?
J’espère qu’en France 2024 marquera un moment importantoù l’on parlera d’histoire, pas seulement de l’histoire bien-sûr, également del’actualité. Evidemment, on ne peut pas demander aux Français de fêter DiênBiên Phu. Mais je crois qu’il faut mettre en avant la défaite non pas de laFrance, mais d’un système ancien d’oppression, que l’on appelait colonialisme,qui de toute façon devait mourir. Je pense que le meilleur moment pour parlerd’histoire sera la célébration des Accords de Genève : il sera alors utilequ’on ait une réflexion en commun pour savoir pourquoi il y a eu cette guerre,pourquoi il y a eu ce colonialisme.
N’oublions pas que le colonialisme français au Vietnam aduré un siècle, donc, c’est une période extrêmement longue dans l’histoire d’unpeuple. Pourquoi il y a eu le colonialisme ? Pourquoi il y a eu cettedomination qui était basée sur une conception raciste, sur une conception dedomination des populations indigènes. Et pourquoi à un certain moment il afallu sortir de cette situation. C’est un moment également je pense où l’ondoit se rappeler qu’il a eu beaucoup de Français qui ont été solidaires avec leVietnam. C’est peut-être également une occasion pour nous de réfléchir à lasolidarité. Il faut savoir qu’il y a toujours eu, dans toute l’histoire, même àla pire époque coloniale, des Français qui se sont levés contre la colonisationet contre les exactions imposées au peuple vietnamien, mais aussi aux Cambodgienset Lao.
Je pense à des articles de Jean Jaurès avant 1914, jepense par exemple au voyage de Gabriel Péri, député communiste, au Vietnam en1934 pour porter la protestation. Je pense à une journaliste, Andrée Viollis, àRomain Rolland, à Henri Barbusse, qui avaient fondé un Comité de défense desprisonniers indochinois, je pense à des gens comme ça. Et puis pendant laguerre française d’Indochine, beaucoup de Français se sont révoltés contre laguerre, je pense à Henri Martin bien sûr qui a passé trois ans de sa vie enprison à cause de sa lutte contre la guerre, ou à Raymonde Dien qui a passé dixmois incarcérée pour avoir tenté d’arrêter un train chargé d’armes destinées auVietnam.
Le 7 mai 1954, le drapeau de l’Armée populaire vietnamienne flotte au dessus du QG du Général de Castries marquant la fin de la bataille de Diên Biên Phu. Photo : VNA
Et puis, ma génération, nous avons manifesté beaucoup enfaveur du Vietnam lorsque le pays a été bombardé par les impérialistesaméricains. Donc, tout ça, ça laisse des traces. Il n’y a pas eu que desFrançais réactionnaires, conservateurs et colonialistes. Et je pense qu’il y aégalement eu des Français de droite qui se sont opposés. Je pense par exempleau Général de Gaulle à Phnom Penh en 1966 qui a prononcé un discours trèscourageux dans lequel il a dénoncé l’intervention américaine en disant aux Américainsqu’ils ne réussiront jamais à faire plier les peuples d’Indochine. Donc, jepense qu’il y a eu toutes ces traditions qui font qu’aujourd’hui encore il y aune relation très particulière entre la France et le Vietnam.
- Quelquescombattants français souhaitent construire un monument aux morts, des deuxcôtés, sur le champ de bataille de Diên Biên Phu d’autrefois et aider leshabitants locaux. Que pensez-vous de cette initiative ?
Je pense que les combattants français qui sont morts àDiên Biên Phu, ceux qui ont été blessés, ceux qui ont été prisonniers, lesvictimes françaises en général sont également des victimes du colonialisme. Ilsn’avaient pas demandé à venir souffrir ou malheureusement à mourir sur la terredu Vietnam. Ce sont les gouvernements qui ont imposé ces guerres, ce sont lesofficiers supérieurs, les généraux qui ont mené ces guerres, et puis lesAméricains qui leur ont fourni des matériels militaires. Bien sûr, certainscombattants français se sont très mal conduits, par exemple par l’usage de latorture. Mais la grande majorité des combattants français étaient également desvictimes du système.
Soixante-dix ans après, il n’y a plus malheureusementbeaucoup de survivants, mais les rares survivants et nous, les descendants, lesenfants des survivants peuvent se retrouver autour d’une mémoire commune, touten sachant quand même qu’il y avait d’un côté une mauvaise cause, celle ducolonialisme de la volonté d’imposer sa loi au Vietnam et de l’autre côté unebonne cause, celle de l’indépendance nationale personnifiée par le Président HôChi Minh.
* Alain Ruscio est un ancien correspondant du journalL’Humanité au Vietnam. Il a publié plusieurs livres sur Diên Biên Phu tels que "Laguerre française d’Indochine", "Vo Nguyên Giap, môt cuôc doi", "Diên Biên Phu -Mythes et réalités". - CVN/VNA
