Le vice-président Joe Biden extrait deux vers du Truyên Kiêu en recevant en juillet 2015 à Washington le leader du PCV Nguyên Phu Trong. Photo: VNA
 

Hanoi, 26 novembre (VNA) - Quinze ans après la déclamation par le président américain Bin Clinton de deux vers (Les lotus se fanèrent laissant la place aux chrysanthèmes dont la floraison commençait/ Les heures de mélancolie étaient longues cependant que les journées se raccourcissaient) lors de sa visite historique au Vietnam, la citation par le vice-président Joe Biden de deux autres vers du Truyên Kiêu  - Conte de Kiêu (Puisque le ciel nous donne encore à vivre ce jour/ Admirons les fleurs quand au bout des allées du jardin la brume se dissipe et contemplons la lune lorsqu'au ciel les nuages s'écartent) en recevant à Washington en juillet dernier le leader du PCV Nguyên Phu Trong, a de nouveau suscité une "fièvre" parmi les politiciens, diplomates, journalistes comme les chercheurs et nombre d'admirateurs de ce chef-d'œuvre de Nguyên Du de par le monde.

Le fait que les deux politiciens américains de premier plan déclament ces beaux vers dans les événements importants pour retracer le processus de normalisation des relations diplomatiques entre les deux pays démontre les valeurs immortelles et les influences du Truyên Kiêu en tant que moyen de communication culturelle ou bien de pratique de diplomatie culturelle. Il démontre par ailleurs la vivacité, la capacité de synthèse, la richesse en nuances sentimentales et l'énergie pérenne du Truyên Kiêu.

Le Truyên Kiêu a donné naissance à nombre d'activités culturelles pratiquées par les Vietnamiens dans leur quotidien. Photo: VNA

 Le Truyên Kiêu, encore appelé "Doan truong tân thanh" (Un nouveau cri d'un cœur brisé), est inspiré d'un roman-fleuve chinois Ming du XVIIe siècle, que Nguyên Du découvrit alors qu'il était en mission d'ambassadeur en Chine en 1813.

Ce chef-d'œuvre est écrit sous forme d'un conte en Nôm (écriture démotique sino-vietnamienne), un genre littéraire purement vietnamien qui trouve son origine dans les contes en vers populaires. La beauté du Truyên Kiêu réside dans ses 3.254 vers Luc-Bat – la versification alterne entre vers de 6 et de 8 pieds qui est, elle-aussi, un genre poétique purement endémique portant l'âme de la nation des "enfants du dragon et de la fée".

L'histoire raconte la vie et les tourments d'une belle jeune femme talentueuse qui sacrifia son propre bonheur pour sauver sa famille de la disgrâce. L'héroïne dut traverser bien des épreuves. Elle fut notamment entraînée dans la prostitution, mariée à un homme qui l'était déjà et jetée hors d'un sanctuaire bouddhiste pour avoir finalement rejoint son premier amour. Cependant, cette réunion n'apporta pas la moindre joie à Kiêu, qui choisit de dévouer sa vie à servir sa famille comme l'exigeait la piété filiale.

Une scène décrivant les tourments de la belle Kiêu qui fait partie de la pièce expérimentale "Nguyên Du et Kiêu" du Théâtre de la jeunesse de Hanoi. Photo: VNA 

 Nguyên Du surpassa les lourdes idées préconçues pour vanter la beauté corporelle, le talent et notamment la beauté de l'âme et du cœur de Vuong Thuy Kiêu. Le poète emprunta l'histoire de cette belle fille pour décrire le panorama de la société féodale politiquement et socialement chaotique au Vietnam à la fin du XVIIIe – début du XIXe siècle, ainsi que pour exprimer son désir ardent de libérer l'homme, de revendiquer le droit à la vie, à la liberté, à la justice, à l'amour et au bonheur.

Le Truyên Kiêu est considéré comme l'encyclopédie de la littérature vietnamienne. Avec le Truyên Kiêu, Nguyên Du a sélectionné les quintessences les plus subtiles dans le langage populaire, notamment dans la littérature populaire, en appliquant de manière flexible, créative et abondante la langue parlée, les locutions, les chansons populaires, les proverbes et certains termes Han Viêt (langue sino-vietnamienne) déjà vietnamisés.

A l'opposé, la population a emprunté le langage et les personnages de ce chef-d'œuvre pour créer des chansons populaires, proverbes et des locutions afin d’exprimer des nuances sentimentales différentes. Personne ne peut nier que le vietnamien est plus riche, plus abondant, plus subtile et que la littérature vietnamienne est plus connue des amis internationaux grâce en partie au Truyên Kiêu.

"Kiêu rencontre ​Kim Trong (son premier amour)", une scène dans la pièce expérimentale "Nguyên Du et Kiêu" du Théâtre de la jeunesse de Hanoi. Photo: VNA

 

Sur le plan artistique, jusqu'à ce jour, le Truyên Kiêu reste la perle et l'apogée de la langue vietnamienne et de la littérature nationale. Ce chef-d'œuvre de Nguyên Du est la quintessence de tout le processus d'émergence et de développement de la littérature classique en langue vietnamienne. Cet ouvrage est également considéré comme la pierre triangulaire et le fondement du futur développement des arts et des lettres au Vietnam.

Dans la littérature vietnamienne comme celle du monde, peu d'œuvres peuvent conquérir un lectorat aussi large. Ces deux derniers siècles, le Truyên Kiêu est devenu le livre de chevet, voire même "la Bible" des Vietnamiens. Sa terminologie est largement utilisée dans les activités culturelles de toutes les couches sociales, telles que "ngâm Kiêu (récitation des vers de Kiêu)", "vinh Kiêu (chanter les vers de Kiêu)", "binh Kiêu (déclamation des vers de Kiêu)", "lây Kiêu (extraire des vers de Kiêu)", "tro Kiêu (spectacle de Kiêu)", "cai luong Kiêu (interprétation de pièces de théâtre rénové inspirées de Truyên Kiêu)", "tranh Kiêu (dessin des personnages du Truyên Kiêu)", "boi kiêu (la divination par l'interprétation des vers du Truyên Kiêu qu'on trouve par hasard en ouvrant le texte imprimé de ce poème)"…, ainsi que les airs populaires "Vi Giam" (petites chansons alternées entre garçons et filles) de la région de Nghê Tinh, lesquels ont été récemment reconnus par l'UNESCO comme patrimoine culturel immatériel de l'Humanité.

"Tu Hai mort debout sur le front" à l'exposition des peintures de Kiêu sur soie de l'artiste-peintre Ngoc Mai. Photo: VNA

 

Une série de personnages du Truyên Kiêu comme la belle Kiêu, Tu Hai, Hoan Thu, Tu Ba… sont sortis du livre imprimé, devenant des symboles de la beauté corporelle ou morale. Un certain nombre de vers de ce poème constitue des sortes de philosophies sur les relations sociales, sur la vie, sur les destins de l'homme. La "magie" de ces lettres est tellement puissante que les lecteurs trouvent correspondre eux-même à des situations, à des destins, à des états d'âme des personnages du Truyên Kiêu.

Le Concours d'écriture sur Nguyên Du, organisé par la province de Ha Tinh en l'honneur de son 250è anniversaire de naissance, a réuni plus de 200.000 compétiteurs. Photo: VNA
 

 De son vivant, Nguyên Du souffla en demandant: "dans trois siècles, s'il y aura des personnes qui pleurent pour Tô Nhu (son pseudonyme)", pour exprimer son extrême solitude. Depuis son décès, son trésor littéraire inestimable, notamment le Truyên Kiêu, est devenu le "nerf" et une partie intégrante de la vie spirituelle du peuple vietnamien. "Doan truong tân thanh" persistera de pair avec la nation, ne cessera de se propager et d'être admiré au-delà des frontières nationales. -VNA