Ouverte un jour après la victoire de Diên Biên Phu voici 60 ans, la conférence de Genève s’est terminée par l’adoption des accords rétablissant la paix en Indochine. Ainsi, après neuf années de guerre, l’impérialisme français avait été obligé de reconnaître la vanité de sa tentative de reconquête du Vietnam, un signal pour tous les peuples en quête d’indépendance.

Contexte historique

Lorsque la France se retrouva en juillet 1954 en face de son adversaire, le Viêt minh, le tête-à-tête tragique dure en Indochine depuis quatre-vingt-onze mois : depuis que, le 19 décembre 1946, l’insurrection a éclaté à Hanoi et, avec elle, la guerre d’Indochine. Durant neuf années de résistance, l’Armée populaire et le peuple vietnamien sous la direction du Parti communiste du Vietnam (PCV) dirigé par le Président Hô Chi Minh ont défait la stratégie «attaquer et vaincre rapidement» des colonialistes français. Elle a pris l’initiative sur les principaux champs de bataille, mené des offensives et contre-offensives de plus en plus importantes. La campagne hiver-printemps 1953 -1954 qui culmine avec la bataille de Diên Biên Phu a obligé le gouvernement français à signer les Accords de Genève rétablissant la paix dans la péninsule indochinoise.

L’ampleur croissante des opérations et des revers avait dès la fin de 1953 provoqué de profonds remous au sein de l’opinion française. Les grands noms de l’intelligentsia française: Jean-Paul Sartre, Jules Romains, François Mauriac élevèrent leur voix pour exiger la cessation de la guerre. L’opposition à la guerre gagnait des milieux traditionnellement à droite, le clan jusqu’au-boutisme, fortement pro-américain représenté par le gouvernement Laniel était de plus en plus isolé. Albert Sarraut, deux fois gouverneur de l’Indochine et président de l’Assemblée de l’Union française, exprima en ces termes son point de vue : «Si jamais un signe nous était fait du côté vietnamien pour une conversation pour la paix, je déclare nettement qu’il faudrait et très vite en saisir l’occasion et ne pas la laisser perdre, comme on l’a fait stupidement en 1946».

En effet, le 6 mars 1946, les délégués français (Jean Sainteny) et vietnamien (Hô Chi Minh) signent, à Hanoi, un accord. Paris reconnaît la «République du Vietnam» comme un «État libre, ayant son gouvernement, son Parlement, son armée, ses finances, au sein de l’Union française». Mais l’accord ne fut pas respecté, ce qui, selon l’expression même de Jean Sainteny, conduisit à une paix manquée, à cause des ultras du colonialisme. 

                           Le drapeau rouge à l’étoile jaune flotte sur le toit du QG de de Castrie le 7 mai 1954. 
                           Photo : Archives

Le 7 mai 1954, l’armée et le peuple vietnamiens, avec une volonté de fer de combattre et de vaincre et avec une hardiesse inégalable, lancèrent l’assaut final, emportant comme un raz de marée le camp retranché de Diên Biên Phu réputé «imprenable» , sonnant le glas du colonialisme dans le monde. En 1962, dans la préface de La Nuit coloniale, le leader nationaliste algérien Ferhat Abbas écrit : « Diên Biên Phu ne fut pas seulement une victoire militaire. Cette bataille reste un symbole. Elle est le Valmy des peuples colonisés».

Après la chute de Diên Biên Phu, les États-Unis voulaient prendre pied en Indochine, évincer la France et s’emparer de cette riche région pour l’exploiter. L’avidité des «faucons» américains devant la proie indochinoise était on ne peut plus claire. Le 12 février 1950, le New York Times exhorta même les capitalistes américains à verser leurs capitaux dans la bataille : «L’Indochine est une proie juteuse valant bien d’y verser de l’argent !». Eisenhower, un grand homme politique américain qui s’est aussi beaucoup intéressé à l’Indochine, a eu cette phrase très révélatrice en août 1953 : «Imaginons que nous perdions l’Indochine, alors notre étain et notre wolfram ne viendront pas de cette région !»

Après la guerre de Corée (1953-1954), une certaine tendance générale à la détente entre les grands pays s’affirmait malgré des divergences. En Union soviétique, après la mort de Joseph Staline, la nouvelle équipe au pouvoir chercha à atténuer la tension née de la guerre froide. La Chine venait de sortir de la guerre civile et fut aussitôt embarquée dans la guerre de Corée. Lors de la conférence de Genève, elle avait aussi ses intérêts nationaux : atténuer les tensions avec les États-Unis, garantir la sécurité de ses frontières - surtout méridionales -, faire figure de puissance mondiale à l’égard des pays du Tiers-Monde, etc. Comme les côtes et les ports étaient bloqués par les forces impérialistes, le Vietnam recevait une aide extérieure exclusivement par le canal de la Chine, d’où le rôle capital de ce dernier dans le cours des pourparlers.

L’Union soviétique et la Chine estimèrent que l’armistice en Corée pourrait ouvrir la voie à des pourparlers pour chercher une issue à la guerre d’Indochine. La Chine déclara que «le cessez-le-feu en Corée peut être un exemple pour la résolution des autres conflits». Si le Vietnam suit l’exemple coréen, il constituera une «zone tampon» en Asie du Sud-Est qui empêchera les États-Unis de remplacer la France en Indochine. Le 4 août 1953, l’Union soviétique avança l’initiative d’une conférence des «Cinq Grands» (Union soviétique, Chine, Angleterre, France, États-Unis) pour chercher une issue à la guerre d’Indochine.

Dans ces circonstances, le 26 novembre 1953, dans une interview au journal suédois Expressen, le Président Hô Chi Minh déclarait : «Si les colonialistes français poursuivent la guerre, le peuple vietnamien est résolu dans sa lutte jusqu'à la victoire finale. Mais si, ayant tiré les leçons de ces années de guerre, le gouvernement français désire conclure un armistice et résoudre la question du Vietnam par des négociations, le peuple et le gouvernement de la République démocratique du Vietnam sont prêts à examiner les propositions françaises… La base d’un armistice est que le gouvernement français respecte réellement l’indépendance du Vietnam… ».

Sa déclaration fit un grand écho en France et dans le monde entier. Le gouvernement Laniel, devant l’opinion française et internationale, ne put se dérober à ses responsabilités. En février 1954, les gouvernements français et américain durent accepter à la Conférence de Berlin que la question d’Indochine soit examinée en avril à la Conférence de Genève. Le 26 avril la Conférence de Genève s’ouvrait sur la Corée et l’Indochine. Les Américains et le gouvernement Laniel cherchaient par tous les moyens à saboter la conférence. Washington manœuvrait pour remplacer les hommes de paille pro-français au Vietnam par des fantoches à sa dévotion qui continueraient la guerre.

La guerre d’Indochine dans un premier temps opposait seulement la France à la République démocratique du Vietnam, mais elle prend une dimension internationale à partir de 1950 et s’insère dans le cadre de la guerre froide. «Donc, à ce fait, il y a un enjeu international. Et puis, il y a la guerre de Corée, au Nord de l’Asie et le risque d’une nouvelle guerre mondiale suite à une véritable Guerre froide en pleine explosion dans toute l’Asie. Ce sont les raisons pour lesquelles qui ont amené les grandes puissances - les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France et l’Union soviétique, à se décider de venir participer à la conférence de Genève, à côté des principaux interlocuteurs», a analysé l’historien français Alain Ruscio à la veille du 60 e anniversaire de la signature des Accords de Genève.

La lutte diplomatique à Genève

Les victoires retentissantes des forces vietnamiennes coupaient court à toutes les manœuvres d’obstruction de bellicistes franco-américains. Le 8 mai 1954, un jour seulement après la chute de Diên Biên Phu, s’ouvrait la Conférence de Genève sur l’Indochine à laquelle participaient neuf États : la République démocratique du Vietnam, la France, l’Union soviétique, la Grande-Bretagne, les États-Unis, la Chine populaire, le Cambodge, le Laos et le gouvernement Bao Dai. Les grandes Zis soviétiques noires, les Cadillac américaines, les Rolls anglaises et les modestes Citroën françaises sillonnent les rues de la ville où la police genevoise est débordée.

La délégation vietnamienne dirigée par le vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères Pham Van Dông entra au Palais des Nations, à Genève, en tant que représentant d’un peuple vainqueur. Au nom du peuple et du gouvernement de la République démocratique du Vietnam, il précisait les positions vietnamiennes : indépendance, souveraineté nationale, unification du pays, intégrité territoriale, paix et démocratie. La délégation vietnamienne défendait également les droits légitimes fondamentaux des mouvements de lutte patriotique Khmer Issarak et Pathet Lao.

Dans son rapport présenté lors du 6e plénum (en juillet 1954) du Comité exécutif du Comité central du PCV (2e mandat), le Président Hô Chi Minh affirma : «Nos victoires précédentes, plus celle de Diên Biên Phu, ont changé profondément la donne. Nous avons annihilé le plan de Navarre, ce qui a entraîné la chute du gouvernement Laniel. L’armée française a réduit son emprise sur notre territoire. Nos victoires ont réjoui non seulement notre peuple mais aussi ceux du reste du monde. Elles ont consolidé notre position diplomatique à Genève. Nos victoires ont obligé notre ennemi à s’asseoir à la table des négociations»

                                         Conférence de Genève 1954. Photo : Archives

Les négociateurs principaux étaient la France, le Vietnam et la Chine. Le cabinet Laniel qui s’obstinait dans sa politique de guerre fut renversé par l’Assemblée nationale française ; Mendès France, devenu Premier ministre, s’engagea à mener à bonne fin, en un mois maximum, les pourparlers. De réunion plénière en entrevue secrète, la lutte diplomatique s’avéra âpre autour de deux problèmes primordiaux : la future ligne de démarcation provisoire qui séparera le Nord et le Sud du Vietnam et la date de réunification du pays. La délégation vietnamienne proposa le 13e parallèle comme ligne de séparation temporaire et un délai de six mois après la signature des Accords pour la réunification du pays. De leur côté, les délégations des pays occidentaux, avec l’assentiment de l’Union soviétique et de la Chine, choisirent le 17e parallèle et fixèrent un délai de deux ans pour la réunification nationale.

Du 8 mai au 23 juin 1954, les délégués français avaient refusé de rencontrer ceux du Vietnam, mais négocié longuement avec les Chinois à Genève, et les deux parties s’étaient mises d’accord sur les grandes lignes d’un compromis acceptable pour la France et la Chine : la partie sud de l’Indochine, comprenant le Sud Vietnam et le Cambodge resteront sous l’influence française, la moitié Nord du Vietnam et deux provinces du Laos seront contrôlées par les forces patriotiques vietnamiennes et laotiennes. Les frontières Sud de la Chine seront ainsi protégées par des zones tampons contrôlées par des forces que Pékin pensait pouvoir facilement superviser. La délégation vietnamienne devait lutter pour obtenir le principe du respect de l’indépendance, de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des pays d’Indochine. Elle ne pouvait ni éviter le partage du pays, ni obtenir pour les forces patriotiques cambodgiennes une zone de regroupement autonome.

À travers huit séances plénières et 23 à participation restreinte, les accords mettant fin à la guerre d’Indochine furent conclus dans la nuit du 20 au 21 juillet. La Déclaration finale sur le rétablissement de la paix en Indochine fut également signée. Les accords signés comportaient des clauses militaires et politiques. Au point de vue militaire, il fut décidé de regrouper les forces des deux côtés dans deux zones différentes au nord et au sud du 17e parallèle, afin de séparer les armées en présence qui, du fait du caractère spécial de la guerre, était imbriquées l’une dans l’autre comme «deux peignes» coincés l’un contre l’autre. Un délai de 300 jours était prévu pour achever ces regroupements.

Au point de vue politique, les accords reconnaissent l’indépendance, la souveraineté, l’unité et l’intégrité des trois pays d’Indochine : Vietnam, Cambodge et Laos. En aucun cas la ligne de démarcation du 17e parallèle ne doit être considérée comme une frontière politique ; au plus tard, en juillet 1956, des élections générales libres au suffrage secret, devraient donner au Vietnam un gouvernement unifié. En attendant d’être réunifiées, les deux zones du Vietnam ne pouvaient faire partie d’aucune alliance militaire ; aucune base militaire étrangère ne pouvait être installée, ni aucun nouveau matériel et personnel militaire étranger introduit dans ces deux zones.

L’esprit de Genève

À la conférence de Genève, le Vietnam a associé les combats militaires, politiques avec ceux diplomatiques. Les victoires sur les différents fronts du pays et principalement celui de Diên Biên Phu ont donné une position de force à la jeune diplomatie vietnamienne, laquelle illustre de nouveau la pensée Hô Chi Minh: principes intransigeants, tactiques flexibles.